CÉLIBAT DES PRÊTRES
Le protestantisme ne relève point (anomalie monstrueuse) d’un souverain étranger en opposition permanente et ouverte avec les principes constitutifs des États modernes.
Le protestantisme offre une parfaite sécurité au foyer domestique dont il ne surprend pas les secrets par la confession.
Le protestantisme, autorisant le mariage de ses pasteurs, ne les constitue pas en une société dans l’État et
complètement distincte des laïques par ses vœux, par ses lois et jusque par son costume.
Les pasteurs protestants, citoyens, époux et pères, ne sont pas, comme le prêtre catholique, forcément étrangers aux sentiments de famille, et possédés de cet effrayant et inexorable esprit de caste sacerdotale, auquel l’Église romaine doit en partie sa redoutable puissance et sa perpétuité.
Les pasteurs protestants n’ont jamais désolé les familles ou épouvanté le monde par ces honteux scandales ou par ces forfaits inouïs et si fréquents dont le célibat des prêtres est la seule cause... Enfants détournés de leurs parents, filles subornées, adultères provoqués par les confidences du confessionnal et favorisés par son ombre, femmes violées, évenlrées, coupées en morceaux et parfois dévorées, dépravations féroces, voluptés sanguinaires, que seule peut rêver l’imagination du prêtre catholique, lorsque les ferments impurs de sa continence forcée brassent son sang enflammé, troublent son cerveau et jettent ce misérable dans une sorte d'hydrophobie érotique...
De pareilles horreurs ont-elles jamais souillé la religion réformée ?
Ajoutons enfin que les enfants protestants, devenus citoyens, conservent, de même que les catholiques, l’ineffaçable empreinte de leur éducation première.
Aussi mettez en regard les résultats politiques virtuellement amenés par ces deux enseignements :
Quels sont les États libres aujourd’hui?
L’Angleterre protestante.
Les États-Unis protestants.
La Belgique autrefois protestante.
La Suisse protestante.
La Hollande protestante.
Les États Sardes encore catholiques, il est vrai, mais en hostilité flagrante contre Rome, car leur gouvernement se montre très-résolûment anticlérical.
La liberté dont jouissent plusieurs de ces États, direz-vous, est incomplète ou relative!... D'accord ! La forme gouvernementale de ces États n'est-cllc pas ellemême transitoire ainsi que leur religion dominante? (Ceci dit au point de vue de la marche irrésistible du progrès.)
Mais en fait comparez la somme de libertés réelles dont jouissent ces peuples et qu’ils savent défendre et conserver.
Oui, comparez ces libertés à l’effrayant et honteux despotisme qui pèse à cette heure Sur la France catholique,
Sur Y Autriche catholique,
Sur Y Espagne catholique,
Sur Yltalie catholique,
Sur la Russie catholique grecque.
Enfin, voyagez en Suisse. Que remarquez-vous tout d’abord dans les cantons catholiques? — et personne de bonne foi ne contestera ce fait d’une signification si probante • — A chaque pas vous rencontrez des nuées de mendiants hideux et pour la plupart très-valides.
Les demeures sont délabrées, sordides ou grossièrement enluminées de sujets lugubres... têtes de mort, larmes... cadavres, etc., etc. Les habitants sont vêtus avec incurie ou couverts de haillons ; les cultures maigres, les friches considérables, malgré la richesse du sol. A peine voit-on quelques maisons isolées au milieu de vastes espaces déserts. Enfin vous êtes frappé de je ne sais quoi de morne, de misérable, de flétri, de douloureux et de paresseusement résigné à des privations que le travail , que l’amour du bien-être préviendraient. . . Enfin, je ne sais quoi vous dit infailliblement : — Vous êtes entré sur le territoire d’un canton catholique.
Franchissez-vous, au contraire, cette limite... ? Quel contraste s’offre à vos yeux ravis! — et cela, non point à une lieue de cette limite, mais à cent pas de distance, — lorsque vous mettez le pied sur le territoire d’un canton protestant !
Partout la propreté, le soin, l’aisance, la coquetterie charmante des plus modestes demeures palissées d’arbustes grimpants. Chaque fenêtre, égayée par des pots de fleurs, laisse apercevoir un intérieur simple mais confortable. Le protestant étant essentiellement l'homme du foyer domestique, professe une sorte de culte pour son chez-soi. — Très-rarement il va s’ivrogner au cabaret. — Il passe ses loisirs en famille, se montre parfois, il est vrai, peu sociable, défaut que je préfère à la facile banalité des catholiques parfaitement expansifs à la taverne ou au café pendant que leurs femmes et leurs enfants demeurent au logis.
Je me rappelle que, cette année, en sortant de Berne , et durant un trajet de 10 à 12 lieues, je n’ai pas parcouru un espace de cinquante toises sans y trouver une maison riante et fleurie comme un bouquet. C’était une fête perpétuelle offerte aux regards. De loin en loin je remarquai d’immenses chalets de l’aspect le plus gai, destinés à servir d’asile aux vieillards, aux infirmes, ou renfermant des écoles communales, si nombreuses en Suisse. Je n’ai pas vu un seul mendiant. La population , alerte, robuste, laborieuse, pleine de vigueur, de santé, vêtue avec une propreté touchant à l’élégance, s’occupait d’admirables cultures; enfin, dans ce canton, tout respirait le contentement, le travail, le bien-être, la dignité de soi.
Est-ce à dire que la religion réformée est la seule apte à élever l’homme à cette dignité de soi qu’il doit à l’usage de sa raison, à la conscience de ses droits, à l’exercice de ses devoirs?
Non certes.
Seulement le protestantisme cultive, développe la raison, germe de ces vertus, au lieu de l’étouffer ainsi que procède le catholicisme.
Enfin — répétons-lc en terminant — ce qui rendrait, selon nous, transitoirement acceptable le culte de certaines sectes protestantes, malgré les vices afférents à toute religion, c’est que le protestantisme est absolument subordonné à l 'examen de chacun, chacun pouvant interpréter à sa guise les Écritures et être, ainsi que l’on dit : son propre pape.
Aussi, en prétendant tout à l'heure que le protestantisme pouvait servir de pont au rationalisme, je faisais allusion à la secte des unitaires ou unitariens , qui à cette heure progresse d’une façon remarquable, en Angleterre, en Amérique, en Allemagne, en France, et notamment à Paris et en Alsace.
Les unitaires reconnaissent et honorent un Dieu unique — et nient radicalement la divinité du Christ, la révélation des Écritures, les miracles et autres idolâtries. — En cela, les unitaires usent de leur droit d’examen, d’interprétation et ne sortent pas de la communion protestante, qui admet également, quels que soient leurs énormes dissidences, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, les quakers, les anabaptistes et autres innombrables sectes qui sont parce qu’elles sont... reconnaissant mutuellement leur liberté d’action et ne s’imposant les unes aux autres que par le prosélytisme et par le raisonnement.
Eh bien , de bonne foi, n’est-elle point merveilleusement appropriée à ce caractère transitoire que nous recherchons, cette religion dont l’une des sectes progressant par l’examen, par la réflexion, arrive à la négation de la divinité du Christ et des Écritures et h l’unité de Dieu?
Que reste-t-il alors? La Bible... œuvre humaine , — l’Évangile... œuvre humaine! et conséquemment discutables! — Jésus de Nazareth... un homme, — un sage, un philosophe, comme Socrate, Marc-Aurèlc ou Platon!... La secte des unitaires n’est-elle pas déjà trèsvoisine du rationalisme pur...?
Mais cet heureux résultat a-t-il été obtenu de prime saut, sans gradations?
— Non, sans doute. — Ces dissidents auront peutêtre même adopté d’abord le dogme de la prédestination tel que l'a, non point imposé, mais interprété Calvin, dogme aussi absurdement féroce que celui du péché originel... Puis, peu à peu, le raisonnement, le bon sens, la réflexion aidant, les unitaires se sont élevés vers la vérité sur les débris de leurs premières erreurs.
Au résumé, — le protestantisme, — champ illimité, librement ouvert à toutes les hypothèses, à toutes les affirmations, à toutes les négations individuelles de la raison humaine à l’endroit de l’idée religieuse moderne, et offrant à ceux-là qui, de longtemps encore, ne pourront renoncer à ces superfluités impossibles à improviser de nos jours, à savoir : — un culte séculaire, un rit, un symbole, des temples, des pasteurs, — le tout connu et expérimenté déjà... — le protestantisme, même calviniste ou luthérien, est, selon moi, au catholicisme ce que sont les gouvernements constitutionnels aux gouvernements absolus.
Or, je ne pense pas que, — procédant toujours du mal vers le moins mal, — il soit possible d’hésiter entre un gouvernement despotique comme celui de Naples ■ — ou un gouvernement constitutionnel comme celui de la Belgique, de la Hollande ou des Étals Sardes?
Voilà pourquoi, nous le répétons en terminant, — il nous semble que les hommes de liberté et certains pro-
— Sites ta lits ont concouru au succès de la réaction cléricale, — les premiers en attaquant la religion réformée, — les seconds, tels que les anglicans, signalant leur intolérance, alors qu’ils devraient au contraire s’efforcer d’attirer à eux les esprits religieux que révolte et effraie la nouvelle croisade du clergé catholique.
Nous examinerons dans une dernière lettre :
Par quels moyens pratiques l’on peut triompher de la réaction catholique.
La Haye, 6 novembre 1850.
Salut et fraternité.
Eugène Sue.
Par quels moyens pratiques triompher do la réactlou cléricale f
Je crois avoir suffisamment démontré les causes, — le caractère, — les tendances de la réaction catholique et les dangers réels dont elle menace les sociétés modernes, grâce à l’appui que lui prêtent la force brutale et le despotisme en certains pays, et ailleurs, grâce au manque d’action des libres penseurs.
Ces périls seront éphémères si l’on considère la marche éternelle du progrès de l’humanité ! Sans doute elle laissera derrière elle, dans la poussière des âges, les ruines des religions et des trônes ; mais ces dangers n’en sont pas moins très-sérieux en cela : — qu’ils
peuvent atteindre la génération actuelle et rendre ainsi totale la nouvelle éclipse dont nous sommes témoins à l’endroit de nos libertés les plus chères. L’ombre s’étend déjà sur la plupart des peuples de l’Europe : il appartient à ceux-là qui jouissent encore de la lumière de s’efforcer d’arracher leurs frères à ces ténèbres mortelles !
Voici donc le plan de défense que l’on pourrait, ce me semble, opposer à la violente agression de l’ennemi. Puisse ce projet très-incomplet, et dont je suis loin de m’exagérer l’efficacité, servir du moins d’encouragement, d’appel ou de signal à la résistance pratique et organisée.
Ces indications n’eusscnt-elles pour résultat que de faire surgir, par la discussion, un plan de défense tout autre que celui que je propose, il aurait encore été, en cela, de quelque utilité.
Afin d’exposer mes idées d’une manière plus nette, plus concise, je procéderai par demandes et par réponses.
J). — Quels seraient les éléments de la résistance pratique et organisée qu’il est urgent d’opposer à la réaction cléricale?
R. — - Les éléments que la loi fournit aux peuples libres : — La liberté de la presse. — Le droit de discussion. — Le droit de pétition. — Le droit d’association.
D. — Quel serait le premier moyen à employer pour combattre la réaction cléricale?
R. — Soustraire à son influence et à son enseignement la génération naissante.
D. — Par quelle voie arriver à ce résultat?
R. — En usant de toutes les ressources ouvertes par la presse, par la tribune, par la propagande orale ou imprimée, par l'agitation légale du pays afin de pénétrer l’opinion publique de cette incontestable vérité que — l’instruction morale des enfants pourrait être et devrait être complètement en dehors et distincte de l’instruction RELIGIEUSE.
D. — Qu’entendez-vous par l’instruction morale ?
R. — J’entends l’enseignement des principes de la morale , de la justice éternelle, — le développement des vertus civiques, — le culte filial de la patrie, — l’amour de la liberté, — de l’égalité — l’horreur du despotisme, — le respect des lois, — la connaissance sommaire des devoirs et des droits que l'enfant sera un jour appelé à remplir et à exercer comme citoyen, — enseignement qui peut être formulé d’une manière claire, précise, à la portée de l’intelligence de la première jeunesse, et résumé dans ce que j’appellerais —
le CATÉCHISME CIVIQUE.
D. — Quels arguments feriez-vous valoir en laveur de l’éducation morale résumée dans le catéchisme civique?
R. — Cette éducation morale serait évidemment supérieure à celle que donne le Catéchisme catholique :
Celui-ci, sauf la recommandation de respecter ses parents — d’aimer son prochain — de ne point voler, et autres prescriptions communes à tous les Codes de morale — ne contient qu’un tissu d’idolâtries et de mensonges, chaos d’impostures incompréhensibles à tout le monde, incompréhensibles surtout à l’esprit des enfants qui se trouve ainsi troublé, faussé ou perverti à jamais. — Cette simple et seule maxime : Sache au besoin mourir pour la patrie, et aime-la comme la mère , — aurait sur le moral de la jeunesse l’action la plus salutaire, la plus féconde pour l’avenir d’un peuple.
D. — Admettons que cette opinion, relative à l'instruction morale des enfants, se généralisât, se popularisât, quelle serait la marche à suivre afin d’arriver à la faire prévaloir?
R. — Dans les pays libres où le gouvernement possède la part d’action directe qu’il doit avoir sur l’enseignement public, il faudrait adresser au pouvoir législatif des pétitions signées de leurs adhérents... cl exposant, je suppose, ce qui suit :
« — Considérant que, par une déplorable confusion « de mots et d’attributions, le clergé a jusqu’à présent « usurpé le monopole de l’éducation morale de la jeu- « nesse sous prétexte d 'enseignement religieux.
« — Considérant qu’il n’y a aucune espèce de rap- « -port entre la morale qui est une et éternelle et les « religions essentiellement diverses, variables, contra-
« dictoires, hostiles entre elles et se niant mutuelle- « ment les unes les autres.
« — Considérant que les maisons d'éducation pla- « cées sous (a surveillance tutélaire de l’État, ou les « collèges qu’il subventionne, — n’ont point mission « d’élever la jeunesse dans la croyance des catholiques, « des protestants, des juifs ou des muhomètans, — « mais de développer chez les enfants qui leur sont « confiés les vertus qui doivent constituer un jour « I’homme de bien et le bon citoyen.
« — Considérant que Y enseignement moral, qui seul « peut produire ces heureux résultats, est eompléte- « ment distinct de renseignement religieux, et lui est « souvent même radicalement oppose.
« — A ces causes — et vu surtout les tendances auh dacieusement avouées de l’Église dans les dernières « circonstances — les pétitionnaires invitent le pouvoir « législatif à se concerter avec le gouvernement afin « que dans toutes les maisons d’éducation ou collèges « placés sous la surveillance de l’État, un enseignement « moral soit donné par des professeurs laïques nommés « à cet effet, enseignement complètement séparé de « l’instruction religieuse que les parents pourront « d’ailleurs faire donner particulièrement à leurs cn- « fants, s’ils ne trouvent point l’enseignement moral « suffisant. »
D. — Ce moyen semble en effet pratique et légal, et s'il n’est pas d’abord couronné de succès, il doit exercer
une action salutaire sur l'esprit public. Mais il est un fait signalé dans ces lettres mêmes, à savoir : — que, grâce aux ressources considérables et mystérieuses dont elle dispose — la faction cléricale élève des concurrences désastreuses et insoutenables pour les établissements laïques. — Or, une loi décrétant Y enseignement moral séparé de l’enseignement religieux aurait certainement pour résultat immédiat le redoublement des efforts du clergé contre les maisons d'éducation laïques; et d'ailleurs, dans plusieurs États, elles sont moins nombreuses que celles dirigées par des prêtres. Comment remédier à ce péril ?
R. — • En retirant au clergé l'autorisation d'ouvrir des établissements d'instruction publique.
D. — Cependant, les principes constitutifs des sociétés modernes reconnaissent la liberté des cultes ; la liberté de conscience ?
R. — La liberté des cultes... la liberté de conscience sont complètement différentes de la liberté d'enseignement. — L'État, — surtout dans les graves circonstances où nous sommes et à moins de vouloir se suicider, — l’État doit avoir le droit cl le pouvoir de donner aux générations une éducation rigoureusement conforme aux principes essentiels de la Constitution qui le régit. — Donc c’est pour l’État un devoir de salut social de refuser péremptoirement à ses ennemis avoués l’autorisation d'élever la jeunesse dans l'aversion et dans le mépris des lois fondamentales du pays.
D. — En admettant qu'il en soit ainsi, il ne faut
point oublier que, dans plusieurs nations, la liberté d’enseignement est reconnue et garantie par la loi?
R. — Une loi peut défaire ce qu’une loi a fait.
D. — Quelle marche faudrait-il suivre pour obtenir une loi qui exclue le clergé de l’enseignement public?
R . — Profiter de la légitime indignation actuellement provoquée chez les esprits les plus modérés par les derniers mandements épiscopaux. Agiter encore l’opinion publique à ce sujet par la presse, par des brochures, par des discussions... et finalement adresser au pouvoir législatif une pétition à peu près conçue en ces termes :
« — Considérant les manœuvres de la faction cléri- « cale et le but très-nettement énoncé dans les récentes « circulaires de l’épiscopat...
« — Considérant qu’en fait les encycliques des « papes réprouvent et condamnent comme actes héré- « tiques, sacrilèges, énormes, monstrueux : — la « liberté des cultes, — la liberté de conscience, — la « négation de la nécessité des sacrements religieux en « ce qui touche la naissance, le mariage ou le décès.
« — Considérant que tout membre du clergé catho- « lique devant obéir aveuglément à l’esprit et à la « lettre des encycliques du chef suprême de l’Église, « ainsi qu’aux mandements de ses évêques et faire pré- « valoir ces doctrines par tous les moyens dont le « prêtre dispose.
« — Considérant que de cette inexorable obédience —
« quelle que soit en apparence la prétendue séparation « des questions spirituelles et temporelles , — il résulte « que tout membre du clergé ne peut élever les en- « fants qui lui sont confiés que dans le mépris et l’averti sion des lois fondamentales de l'État, ainsi que cela « est démontré par une foule de faits flagrants.
« — Considérant enfin que les membres du clergé « catholique forment une société dans la société — « reconnaissant l’autorité absolue, infaillible d'un souv verain étranger résidant à Rome — ennemi-né des « institutions modernes, ainsi qu'il appert notamment « des dernières encycliques — que ledit clergé, par « son organisation hiérarchique, — par le célibat qu’il « s’impose — et jusque par son costume particulier — « constitue une société complètement en dehors de la « société civile.
« A ces causes les pétitionnaires soumettent au u pouvoir législatif la proposition suivante :
« — Que nul citoyen ne soit autorisé par l’État
« A OUVRIR UNE MAISON D'ÉDUCATION , s’iL N’APPARTIENT
Il a l’université laïque. »
I). — Ce petitionnement légal et pratique n‘oblinl-il pas tout d’abord le succès désirable, accoutumerait du moins l’opinion publique à envisager résolûment le fond et le vrai des choses en ce qui touche l'urgence et la fermeté des mesures à prendre, afin d’opposer désormais une digue invincible au débordement de la faction cléricale qui menace d’envahir la société rao-
derne. Mais il reste maintenant un autre point à examiner. Il est souvent fait allusion dans ces lettres à cette croyance si malheureusement partagée par les esprits ignorants, aveugles ou crédules, à savoir : — La nécessité du sacrement religieux lors de lanaissance, du mariage ou du décès. — Cette prétendue nécessité de l’intervention sacerdotale en ces occasions, intervention complètement opposée au texte et à l’esprit de la loi ainsi qu’aux plus vulgaires notions du bon sens, n’est-elle pas l’une des causes déterminantes de l’influence du clergé sur la masse abusée?
R. — Non-seulement cette intervention assure et perpétue l’action et l’existence du clergé qui , sans cela, n’aurait nulle raison d’être, mais l’exploitation des sacrements religieux constitue l’un des revenus les plus clairs et les plus considérables de l’industrie religieuse.
D. — Comment parvenir à persuader les simples de cette vérité : à savoir que le clergé trafique de la messe et des sacrements en mettant son fructueux négoce sous la raison sociale et sous l’enseigne du Très- Haut, duquel Très-Haut ledit clergé se prétend frauduleusement le commis et fondé de procuration, à seule fin d’embourscr le produit de la vente des choses saintes, illicite commerce, dont son prétendu patron — le Très-Haut — ignore complètement l’existence puisqu’il ne perçoit oneques un rouge liard de ce trafic?
R. — Il est deux moyens de démontrer aux simples que la prétendue nécessité des sacrements religieux
n’est rien autre chose qu’une opération mercantile. L’un de ces moyens pourrait avoir des résultats radicaux, l’autre des résultats transitoires.
D. — Quels sont ces moyens ?
fl. — L 'exemple, — la propagande — et l'association.
D. — Quel serait le moyen dont les résultats seraient radicaux?
fl. — Une association rationaliste prêchant publiquement d’exemple. — Et à ce sujet quelques développements sont indispensables.
D. — Quels sont ces développements?
R. — Le peuple, si aveuglé, si égaré qu’il soit par la superstition, possède un grand fonds de bon sens; il est surtout très-accessible à l’exemple de ceux-là auxquels il reconnaît cette supériorité morale que donne l’instruction, jointe aux bonnes mœurs, à l’excellence du cœur, à la probité, à la noblesse du caractère. Donc, supposons que dans un quartier ou dans une commune il existe, ainsi qu'il en existe tant, un rationaliste doué de toutes les qualités de l'honnéte homme : Il est connu, estimé, affectionné comme tel par son voisinage catholique, malgré les incessantes et perfides calomnies du clergé. Ce rationaliste se marie... Il se garde bien du sacrement religieux, puisqu’il a toujours déclare que le sacrement religieux était en dehors des prescriptions légales et superflu aux yeux de la raison. Grande surprise d’abord des bonnes gens, car, bien qu’il en eut déclaré, ils l’attendaient (pensaient-ils) au pied du mur.
« — Quoi, — se disent-ils, — ce brave monsieur « et cette gentille demoiselle, si bonne, si douce, si « charitable... les voilà tous deux concubins, puisqu’ils « ne sont point mariés à l’Église ! S’ils ont des enfants, « ils seront bâtards!... Quelle pitié!... quel ménage « ça va être! !... M. le curé a prédit que ce serait un « enfer que cette union entre une damnée et un « damné accouplés comme chien et chienne au mépris « des sacrements... i> (Honnête image empruntée au chaste article de M. Veu illot sur le mariage des chiens , ainsi qu’il qualifie les gens seulement mariés civilement.) Mais point... les prédictions de M. le curé ont menti. Le chien e t la chienne vivent dans la meilleure et la plus tendre intelligence. Les deux concubins ne mettent pas plus que par le passé le pied à l’église, mais se montrent, selon que de coutume, avenants et secourables à leurs pauvres voisins , leur donnant autant qu’ils peuvent le pain du corps et de l’esprit.
« — Chères bonnes gens, — leur dit le rationaliste, « — ne comprendrez-vous donc pas que le prêtre vous « vend sa messe et ses sacrements, de même que l’épi- « cier vous vend son sucre et sa chandelle? Celle-ci, « du moins, vous éclaire et le sucre vous est doux à la ii bouche, tandis que ce que vous achetez si cher à la « boutique cléricale, obscurcit votre esprit et remplit « votre âme de fiel contre ceux qui , ainsi que ma « femme et moi, sommes damnés en ce monde et dans « l’autre, comme l’affirme votre curé... Ah! pauvre « Pierre, pauvre Pierre ! ! combien vous rougiriez de
« honte et de colère si vous saviez quelles questions le « prêtre a adressées à votre jolie épousée sous prétexte « de confession, peu de jours après votre mariage!... u Si vous saviez quelles recommandations il lui a « renouvelées... fouillant ainsi d’un regard libertin « et effronté les mystères de votre lit conjugal ! ... Voyez « votre voisin Michaud, dans son ménage : quel est le » maître... lui ou le jeune curé?... Pour qui les plus « beaux fruits du verger? Pour qui les plus belles vo- « laillesde la basse-cour? Pour qui sa femme, encore « accorte malgré ses cinquante ans, s’adorne-t-elle de « ses plus beaux atours?... Pour le jeune curé... Ah! « pauvre Pierre, la bénédiction nuptiale, l’offrande, le « cierge, la patène, et autres menus objets de la bou- « tique cléricale, vous ont coûté davantage que ne vous « coûteraient de bons souliers , un vêtement chaud « dont vous avez tant besoin vous qui allez souvent « pieds nus, en haillons et frissonnant de froid, bûchc- « ronner dans la forêt. Croyez-moi donc, Pierre, le « prêtre vous trompe, vous hébète, et — ce qui est « odieusement cruel — vous subtilise quand il le peut « le maigre salaire que vous gagnez avec tant de peines « et de sueurs! Vous êtes dupe des hommes d’Église, « croyez-moi, Pierre! Quel autre intérêt que celui de « la vérité m’engagerait à vous parler ainsi?... Je ne « suis point, vous le savez, un méchant homme ; ma « conduite le prouve. Enfin, est-ce que je ne vous « prêche pas d'exemple? Est-ce que je me suis marié à « l’église? Non... Et cependant peu m’importait la dé-
« pense. Je vis dans l’aisance... Savez-vous pourquoi « je ne me suis point marié à l’église? Le voici : — Ma « raison m’enseigne que le sacrement du mariage est « une jonglerie... — Ma dignité me commande de ne « pas jouer complaisamment un rôle dans cette comé- « die, — et mon cœur me dit qu’il vaut mieux venir « en aide à un frère malheureux que d’enrichir «i encore, en leur achetant une bénédiction nuptiale « dérisoire, des fainéants qui vivent grassement de « votre crédulité, pauvres bonnes gens! »
Ces paroles, et surtout l’exemple donné par le rationaliste, qu’ils aiment, qu’ils èstiment, font réfléchir les simples. Le ménage concubin continue d’étre le modèle des vertus domestiques, et bientôt, de l’accouplement du chien et de la chienne (ainsi que l’a dit M. le curé) un enfant naît... Point de baptême ! Plus tard, un vieux père meurt... Point de funérailles religieuses... Et la somme qui eut été employée au baptême du nouveau-né ou à payer la pompe funèbre de l’aïeul trépassé est judicieusement employée en œuvres charitables...
Nouvelles réflexions des bonnes gens, se disant :
« — Ce brave monsieur, cette brave dame qui « aimaient si tendrement leur vieux père, au su et au « vu d’un chacun, le conduisent pourtant à sa fosse « tout droit et sans passer par l’église!... Le voilà « donc, selon M. le curé, damné à perpétuité, ce « pauvre vieux père!... Ce chérubin d’enfant, qu’ils
« mangent de caresses, ces concubins , se disputant à la « promenade à qui des deux le portera entre ses « bras... Hélas! ce pauvre petit, déjà bâtard, va donc, « par surcroît, en ce bas monde, rester tout dégoû- « tant, tout purulent, tout suintant de sa lèpre origi- « nelle dont la sainte eau du baptême n’a point lavé « la pourriture..., nous disait M. le curé, quoique le « chérubin, malgré sa pourriture, soit frais et rose « comme un bouton d’églantier! Quoi! ces deux jeunes « époux, si bien unis, si secourables au pauvre monde, « damneraient volontairement et le petit enfant et le « grand-père... Eux!... Non, c’est impossible!... Sans « doute ils sont dans l’erreur, mais ils ne sont point « coupables de méchanceté. Et encore, dans l’erreur, « qui sait?... qui sait?... Le monsieur est un savant. « Quel intérêt a-t-il à nous tromper?... Aucun. Il ne « veut point prendre la place à M. le curé ou nous soute tirer notre pécule puisqu’il nous vient en aide avec « l’argent dont il eût payé les sacrements qu’il appelle » des comédies... Au fait, il a peut-être raison?... « Pourtant... Enfin, c’est douteux... mais ce qu’il y a « de certain, c’est qu’avec les trente francs que m’a « coûtés ma messe de mariage et tout ce qui s’en est « suivi à l’église... j’aurais pu m’habiller chaudement « cet hiver... et quand je vas à la forêt j’ai un froid de « loup... »
Ainsi réfléchissant, raisonnant, calculant, frappés des exemples et des enseignements que leur donne
le rationaliste, les simples, les crédules, les abusés commencent à douter du prêtre... Et ce doute est un premier pas vers la vérité.
D. — Cet exemple particulier donné par le rationaliste devrait donc être généralisé? Mais par quelle voie?
R. — Par une Association rationaliste composée d’un groupe d’hommes éclairés qui, fermement convaincus des maux affreux causés par la religion catholique et des périls incessants dont elle menace l’humanité, auraient le courage de témoigner de leurs principes par leurs actes.
Une profession de foi rendue publique les engagerait sur l’honneur :
« 1° A combattre par tous les moyens de propagande « et de libre discussion la religion catholique ;
« 2° A toujours se borner, eux et leur famille, h u l’observation de la loi civile en ce qui touche la « naissance, — le mariage — ou le décès; — consé- « quemment à repousser toujours les sacrements rcli- •i gieux;
« 3° A verser dans une caisse centrale les sommes « dont ils eussent payé les sacrements religieux. Le « produit de ce versement serait spécialement employé « à secourir des catholiques dans l’indigence, en leur « faisant connaître la provenance de ces fraternels sc- « cours, et à la distribution gratuite d’œuvres rationaii listes, anticatholiques, etc., etc. »
D. — L’Associatiox r atioxaliste prêchant résolument d'exemple, par des actes conformes à ses paroles , aurait en effet l'avantage de poser carrément, sans méticuleuse réserve, la question religieuse, et si tous les hommes éminents par leurs lumières, si tous les gens de bien, hostiles à l'Eglise catholique parce que, l'histoire en main, ils ont conscience et connaissance des malheurs horribles imputables à cette religion, comptaient parmi les membres de I’Associatios rationaliste, elle aurait, par le fait seul de I’exeuple, une puissante influence sur l'opinion publique et sur le peuple abusé. Mais n’est-il point aussi à examiner : — si de nombreuses considérations de famille et de position sociale, — si la crainte du qu'en dira-t-on — et surtout si la très-légitime appréhension de se savoir désormais en butte à l ? incessante et redoutable animosité du clergé... ne feront hésiter ou n’empêcheront point bon nombre de rationalistes, cependant sincères, d’entrer dans celte Association? — Enfin, grave objection : — les femmes, particulièrement accessibles à certains préjugés d’éducation, — à certaine timidité d’initiative, — et ne possédant généralement pas la virile énergie de combattre hautement, ouvertement l’erreur dont elles sont néanmoins en secret révoltées, — les femmes, tout en reconnaissant la vérité des doctrines rationalistes, sc résigneront-elles sans conteste et sans redouter le terrible : Qu en dira-t-on — à se borner au mariage civil et à ne point faire baptiser leurs enfants?
R. — L’on peut répondre à cela : que les femmes, pour la plupart très-timides en regard des petites choses, deviennent très-vaillantes lorsqu’il s’agit des intérêts sacrés de la famille. Combien est-il de femmes dignement pénétrées de la sainteté de leurs devoirs et de leurs droits d’épouse et de mère, qui chaque jour ne ressentent une légitime jalousie et de cruelles alarmes en songeant que leur fille a des secrets qu’elle dérobe à la vigilante et tendre sollicitude maternelle pour les aller confier à qui? A un homme inconnu, avec qui elle s’enferme dans l’ombre du confessionnal! Hélas! les mères savent mieux que nous quelle dépravation précoce et funeste les abominables questions du confesseur n’ont que trop souvent éveillée chez de jeunes filles jusqu’alors chastes et candides... Or, — la confession étant la base essentielle du catholicisme, la condition absolue de l’obtention des sacrements religieux, — les femmes sensées, songeant aux périls dont la confession menace leurs enfants, hésiteront d'autant moins au renoncement à ces sacrements, selon le vœu de leurs pères ou de leurs époux rationalistes. Quant à cette crainte : — que plusieurs d’entre ceux-ci, cédant à des considérations de diverse nature , reculent devant l’éclatante manifestation de leurs principes affirmés par des actes publics , — ccttc crainte est , il est vrai, fondée, surtout en raison de la première initiative à prendre. Donc, il ne faut point s’abuser : — I’Assocjation rationaliste, — surtout à son début, ne pourra réunir que des hommes très-résolus, très-éner-
giques, très-indépendants, et de qui la position sociale ou le courageux dévouement à la vérité soient tels, qu’ils puissent braver le déchaînement d’injures, de noires calomnies, de haines acharnées que le parti clérical soulèvera contre ces hommes de cœur et de foi ; d’abord en minorité, ils seront du moins puissamment soutenus par les vœux, par les sympathies, par l’estime de l’immense majorité de ceux-là qui ne croient pas au catholicisme, ne le pratiquent pas et subissent seulement quelques-uns de scs sacrements par fausse honte — respect humain — ou convenances de famille.
— Aussi I’Association rationaliste est-elle proposée comme un moyen radical devant avoir des conséquences absolues , et conséquemment comme un moyen d’une application plus restreinte et d'une action moins immédiate que celle d’un moyen transitoire , en vertu de ce principe : — Que l’on progresse du mal vers le bien, de l’erreur vers la vérité par gradation, par transition et très-rarement de prime saut.
D. — Quel serait donc le moyen transitoire moins radical, et d’une application plus immédiate que celle de I’Association rationaliste?
/?. — Une association pour la propagande de l’unitarisme, secte protestante qui nie la divinité du Christ et la révélation des Écritures.
D. — Pourquoi ne pas se borner à la propagande du rationalisme?
R. — Parce qu’ainsi qu’il a été dit dans ces lettres :
— il est une immense quantité de personnes peu éclai-
rées ou habituées par tradition, par coutume à certaines pratiques religieuses, à certains symboles, à certain culte représenté par ses ministres. Or, il est à craindre que ces personnes, tout en détestant les abus, les tendances, les actes, les crimes de l’Église catholique, ne puissent cependant encore se passer d’une formule religieuse.
D. — Cette nécessité d'un symbole, d’un culte religieux, étant aux yeux de la raison une aberration profonde, est-il expédient d’aider à la continuité de cette aberration, même en atténuant de beaucoup ses périls? N’cst-il pas plus logique, plus désirable de couper court à l’erreur sans transiger avec elle ?
R . — Cela est très-logique, cela est Ircs-désirable assurément, mais il reste malheureusement à savoir si cela est possible. Or, cela semble généralement impossible si l’on en juge d’après la pratique constante des hommes et des choses.
D. — En admettant que la majorité des esprits, soit par ignorance, soit par l’empire de la coutume, ne puissent se passer, transitoirement, d’une formule religieuse, pourquoi choisir de préférence la croyance
ÜNITÀRISTE?
R. — Parce que cette secte protestante, reconnaissant l’existence d'un Dieu unique , nie les mystères de la Trinité, nie les miracles, nie radicalement la divinité du Christ, qu’elle honore et glorifie dans son culte comme l’un des plus grands génies humains ; — parce que celle secte nie la révélation de l’Ancien et du Nou~
veau Testament — qu’elle considère comme œuvres purement humaines, et conséquemment acceptables en plusieurs parties, controvcrsablcs ou répudiables en d’autres; — parce qu’enfm les ministres de cette secte, qui fait chaque jour de rapides progrès en Europe et en Amérique, sont généralement des hommes irréprochables, pénétrés des idées de réforme sociale, et que parmi eux, il en est qui jouissent d’une immense et légitime renommée, tels entre autres en Allemagne que Feuerbach et Straus, l’auteur de l’admirable livre sur la Vie du Christ, tels encore que Channing et Newman en Angleterre et en Amérique, Scholten et Zaalberg, dont l'éloquence est si populaire en Hollande, et enfin en France, Coeani et surtout Scuérer, l’un des hommes les plus érudits de ce siècle, et qui joint à une parole entraînante le cœur le plus généreux et le plus noble caractère. — D’où il suit que Ja secte des unitaristes, atteignant presque au rationalisme, pourrait servir de religion transitoire, et que moyennant son culte, son symbole, ses pasteurs, son Eglise en un mot, elle satisferait aux besoins religieux des personnes qui subissent encore l’empire de ces besoins, et cependant n’offrirait rien qui pût répugner à la raison.
D. — Quelles seraient la base, la formule de l'Asso-