‹ Lettres sur la race noire et la race blancheChapitre 4 sur 6 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

A ISMATIi UaBAIBT. A AIiGSA.

Paris, 19 mars IS96«

Dans ces derniers temps ^ du milieu de Paris^ j'ai beaucoup vécu avec vous et auprès de vous, en Afrique. J'étais déjà vivement préoccupé de la destinée.de la race noire , et de ses rapports organiques avec la race blanche, lorsque la ques« tioû d'émancipation , soulevée par M. Passy, est venue donner une nouvelle activité à mes recherches. Voici à quoi je me suis trouvé conduit.

Le noir me parait être la race femme dans la famille humaine^ comme le blanc est la race mâle. De même que la femme, le noir est privé des facultés politiques et scientifiques; il n'a jamais créé un grand état, il n'est point astronome, mathématicien, naturaliste; il n'a rien fait en mécanique industrielle. Mais, par contre, il possède au plus haut degré les qualités du cœur, les affections et les sentiments domestiques ; il est homme d'intérieur. Comme la femme, il aime aussi avec passion la parure, la danse, le chant ; et le peu d'exemples que j'ai vus de sa poésie native sont des idylles charmantes. Tandis que le blanc est panthéiste et s'absorbe dans la contemplation de l'infiniment grand, le noir est fétichiste et adore la puissance infinie dans ses manifestations infiniment petites. C'est des noirs qu'est issu le fétichisme partout où il a régné, particulièrement en Egypte ; et si l'on songe à l'influence que le fétichisme égyptien a exercée sur la civilisation du monde, et notamment sur la formation du monothéisme mosaïque, par voie de réaction, il faut bien reconnaître que, même dans le passé, l'intervention de la race noire, avec ses fecultés particulières, a été un fait nécessaire dans l'histoire du monde*.

Jusqu'ici domesticité et servitude ont été des

choses à peu près identiques. Aussi le noir^ être essentiellement domestique, comnae la femme^ a été jusqu'ici condamné comme elle à un esclavage plus ou moins rude. L'émancipation de la femme devra donc être accompagnée de celle du noir, ou, pour parler plus nettement, c'est dans la femme noire que l'émancipation de la femme doit complètement se réaliser. On peut dire, encore / sous une autre forme, que le couple typique se compose d'un Imivme blanc et d'une femme noire. J'ai entendu Combes et ïamisier faire la remarque que le plus beau couple que l'on puisse imaginer est celui d'un homme blanc et d'une femme noire. Il est vrai que dans leur pensée la noire est une Abyssinienne; et, comme vous l'avez dit vous-même, les Abyssiniennes sont Varisr tocratie de la peau noire. A part leur couleur, non pas noire, mais bronzée, elles se rapprochent beaucoup des blanches, pour la régularité des traits et la beau té des formes .

J'avais commencé à vous écrire au long sur ce sujet, mais j'ai reconnu que sitôt que j'essayais de sortir des aperçus les plus généraux , ce n'était pas une lettre, mais un volume que j'étais conduite composer. Par exemple, si la vocation du noir est la même que celle de la femme, c'est-àdire Isl vie domestique, il est clair, comme

le fait Ta d'ailleurs prouvé y que c'est \ islamisme et non le christianisme qui doit surtout agir sur lui. Car le christianisme n'a jamais jEaiit que combattre la domesticité parce qu'elle était entachée de servitude^ tandis que l'islamisme l'a sanctifiée. L'islamisme a puisé ses traditions dans l'histoire d'Abraham et des patriarches^ cbe? IjBsquels la famille comprenait et protégeait ^'esclave; le christianisme^ au contraire ^ tout «n prétend»JQt établir le règne d'une égalité mystique, mais im^ praticable, a dû tolérer à l'égard des esclaves les rigueurs du pouvoir temporel, rigueurs d'autant plus excessives qu'elles s'appliquaient à uqiein^ stitution réprouvée par la religion .

Napoléon a dit, au sujet des noirs des colonies, que, quand on voudrait les affranchir réellement, il faudrait autoriser la polygamie aux colonies , afin que , les femmes de différente couleurs se rencontrant dans la même famille , la conciliation des races s'établît par ce moyen *. Et il apporte en preuve les effets de la polygamie en Orient, où les différences de couleur ne sont plus une source d'antipathies. Il y a quelque chose de Jbrutal dans la pensée de Napoléon , car la polygarnie, telle quelle a jusquici existé en Orient, ne me parait pas devoir subsister. Elle est trop contraire au développement moral des femmes, et

elle s'en va tous les jours , chassée par la jaJousie des épouses^ notamment en Turquie. 'La polygamie se modifiera donc^ même dans les contrées où elle peut exister », et je ne serais pas étonné que cette modification fût basée sur uii fait de racé, c'est-à-dire qu'un homme pût être uni à la fois à une blanche et à une noire, parce (Jue la toi d^ union (wec les deux races serait différente, comme elle est différente entre Sara et Agar. Agar et la noire ne doivent-elles pas avoir seules la responsabilité de leur enfant? Quoi qu^il en puisse être de ces modifications , et sous quelque forme que s'établisse la polygamie , elle est un fait d'islamisme et non de christianisme, et sous ce nouveau rapport indiqué par Napoléon , comme sous le rapport de la domesticité , la destinée des noirs se lie à celle de Tislamisme. Vous pouvez vous rappeler d'ailleurs que cette pensée n'est pas nouvelle chez moi, et qu'à Fontainebleau nous avons plus d'une fois parlé des services que l'islamisme, on , pour me servir d'une expression à peu près équivalente, mais moins sujette à controverse , les doctrines patriarcales de la Bible étaient peut-être appelées à rendre dans les colonies européennes d'Amérique.

Désireux de connaître le développemeîit de l'islamisme en Afrique, je me suis lancé à travers

ce continent , à la suite de Denham^ de Clapper^ton, du capitaine Lyon, de Lander, de MoUien, et j'ai assisté à cette grande lutte que, depuis une époque assez récente, Tislamisine, représenté surtout parles Maures et les Poules ou Fellans^, a en* gagée dans le nord de TÂfrique avec le fétichisme des noirs. J'ai vu ces malheureuses peuplades noires refoulées dans la chaîne des montagnes de la Lune, qui coupent l'Afrique en deux, de l'Abyssinie à la Guinée, et, jusque dans leur dernière retraite, traqués de rocher en rocher par leurs ennemis, qui vont à cette chasse comme on va, dans l'Amérique du Nord, à la chasse aux fourrures; incapables de se défendre autrement qu'en fuyant ou en se cachant avec une adresse pareille à celle du gibier qui se sent forcé. Mais à côté de ce triste tableau, j'en ai vu un autre plus consolant. Sous l'Influence de l'islamisme, qui leur est imposé de force par le vainqueur ou qui leur est enseigné par des missionnaires pacifiques, nous voyons ces ^peuples étendre le cercle de leurs sympathies, de leurs idées, de leur existence. Par l'intermédiaire du Coran, ils sont initiés aux traditions bibliques, ils se sentent devenir membres de la grande famille abrahamique ; en répétant la formule islamique, ils conçoivent l'unité du Dieu infini et celle de la race humaine.

Les voyageurs isont surpris quand ^ au milieu de TAfrique^ des noirs les abordent^ et entament avec eux des discussions sur les rapports de Moïse, de Jésus et de Mahomet. Par Tislamisme encore, les mœurs deviennent plus austères, plus régulières ; la famille est constituée ; et les liens entre Thomme et la femme, entre les parents et les enfants, à peine existants autrefois, sont consacrés et affermis. Les sacrifices humains, et surtout l'immolation des femmes et des esclaves sur le tombeau des maîtres, sont abolis. Enfin le Coran est aussi l'initiation du noir au livre. Car, pour le noir fétichiste, le livre est un être magique, doué d'une puissance surnaturelle pour communiquer ses volontés aux hommes. C'est le Coran qui lui fait connaître la puissance réelle AeV écriture^.

Cependant cette initiation si utile est. souvent par elle-même, et à part les violences dontelleest accompagnée, très-douloureuse pour les noirs. Le puritanisme musulman contrarie chez eux les penchants les plus vifs, et même ce qu'il y a de * vraiment bon et d'aimable dans leur nature. Comment le noir pourrait-il s'accommoder, sans souffrir, d'une croyance qui proscrit les danses, la musique, le jeu, et est si for t rigoriste, quoi qu'on en dise, à l'égard des plaisirs des sens. Clapperton

raconte q»% Téppqua 46 son voyage, k <^iUilf du Boraou se dépeuplait rapidement, parce qm le^ femmes redoutaient Timpitoyable rigueur du vieux cheik arabe, qui avait établi son autorité avee risltunisme dans le pays. Aussi , au bout d'un certain temps, l'islamisme a4-il toujours été oUigé de &ire de nombreuses concessions au génie propre de la race noire.

Dans ces mêmes récits des voyageurs que j'ai nommés, j'ai contemple avec délice le tableau des mœurs natives des peuples noirs. J'ai admiré leur douceur et leur bonté même à l'égard de l'étranger , des blancs; leur affection pour les Heux qui les ont vus naître, leur bienveillance pour les esclaves, dès qu'ils sont entrés dans la famille. Déjà le Carthaginois Hannon, dans la relation qu'il nous a laissée de sa navigation le long des côtes de l'Afrique, racontait qu'il entendait toutes les nuits des chants, et apercevait des danses sur le rivage : il en est encore de même aujourd'hui. « Sitôt que le soir « arrive, me disait hier Reboul, de l'est à l'ouest <c toute l'Afrique danse. » Dans les colonies , les noirs ont conservé cette passion; dès qu'ils entendent le son du tamtam , rien ne peut les rete^ nir, et, sauf à être le lendemain meurtris de coups de fouet, ils courent danser jusqu'au matin ^.

Sftîût Jérôme^ àtùB non déB«rt> fie tromrait soaveiA transporté par ki pdn^e aru milieu des d»ttse^ des demoisiellei? roBSràined; moi , au fond de mon éÊhinet, je metranspc^e avec déliced a«r milieu des^^peujf^lades noires , de leurs palmiers ^ de leurs imsnenses baobab*^ deleuiiï huttes rondes comme^ le temple de Vesta ; j- entends leurs tamtams e0 leurs castagnettes^ et je les^vôiis se balançant de9 heures entières dur leurs hanches.

J'étais allé l'autre jour causer des noirs atec Charles^ et il me disait qull Mdrait faire arriter des^dttnseurs noirs sur la scène de ropëra. Cette pensée «n'a Mt plaisir de tontes Ibb manières, parée qn'elle est mion point de rencontre ^ee Charles, et que c'est chez les noirs, c'est-àndife près de vous, que nous nous rencontrons. Toutefois, je ne sais si c'est sur un théâtre fermé que les noirs doivent danser , et si un amphithéâtre ouvert, avec la perspeetit^e dei^ ehamps par der-

Dans votre dernière lettre tDu8 parhttèf Châriiâs db désir derevôîr voferfrÉttrtlle. Maisle réttour vers votte lamiil#ne àtMit pas êtm aeéompagné chez votisid^<}eïtti Vers^ votre raée, eemméje^me suis senti nnoinoiêmerappeléHa fois et vers nvar famille èt^ters^ina» racé 9 IPnmodstfift vMiiS^veiUS èteis cm Arab^ : cela a éi^i pour tou8 ta transition en

— sa —

sortant de reuropéanisme. Il y abeaucoup du noir en Egypte; le Nil vient de k Nigritie. Peut-être est-ce pour cela que vous avez pu tant aimer les Égyptiens et le Caire. Mais je crois que le contact des Arabes d'Alger vous a fait sentir la différence entre cette race et vous. L'Arabe, c'est la race d'ismaël, dont il a été dit : a Son bras sera levé contre tous, et le bras de tous CQutre lui. » C'est le seul peuple du monde qui n'ait jamais été subjugué, et qui ait conquis sans jamais l'être. Évidemment vous n'êtes pas de ces cœurs de fer, de ces atroces animœ, et vous mettez autre part qu'eux la gloire et la vertu. C'est du noir que vous tenez cette puissance dont M. de Musset a dit si heureusement : . ,

Ce que Thomme ici-bas appelle le génie Cesi le besoin cTaimer.

Vous êtes donc autre chose qu'un Arabe, et sans doute vous êtes aussi autre chose qu' un musulman . Quand nous direz- vous, Ismayl, votre nom de notr et de fétichiste ? quand élèverons-nous ensemble une chapelle aux pommes de pin que nous avons cueillies dans la forêt de Fontainebleau?

Vous trouverez peut-être que j'ai fait un peu trop usage de langage abstrait et de formules générales en parlant des noirs. Mais je tenais plus

à préciser qu'à développer ma pensée; je renverrais ceux qui seraient avides de détails aux récits dont je me suis moi-même inspiré. Parmi ceux-ci, je dois mettre au premier rang Tarticle sur tes noirs que vous avez inséré dans le Temps, et où vous avez exprimé une opinion si remarquable sur les Abyssiniennes, V aristocratie de la peau noire \ Je songe aussi à tout ce que vous m'avez dit des femmes noires que vous avez aimées, et, à défaut d'un mien amour, je m'identifie au vôtre.

Adieu, Ismayl. Je songe bien souvent à ces . mots que j'ai dits autrefois en parlant de nous deux, et par allusion à ce que nous avons gardé de notre origine : « Le noir et le juif : les deux proscrits, les deux prophètes. » Mais ces mots ne seraient pas vrais, si vous n'étiez qu'un Arabe.

Gustave d'Eichthal.

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