XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE
cusable d'une situation économique fort arriérée et d'une agriculture encore barbare. Il faut en Russie que trois familles se vouent à la production des subsistances pour en nourir quatre, tandis qu'au témoignage de M. Léonce de Lavergne . une seule suffit en Angleterre. A quoi il faut ajouter aussi que la subsistance obtenue en Angleterre à l'aide d'iine quantité de travail quatre fois moindre est d'une qualité fort supérieure. Car, en admettant même que les nobles et les bourgeois russes se nourrissent aussi bien que les nobles et les bourgeois anglais, l'alimentation des classes inférieures dans les deux pays ne saurait se comparer. L'ordinaire du peuple se compose en Angleterre de viande, de pain de froment, de légumes, de bière forte et de thé. En Russie, le peuple vit de pain noir, de gruau et de choux; il ne boit que de l'eau et du Kwass (lequel n'équivaut pas même à de la petite bière), et la viande est pour lui comme pour nos paysans flamands, un luxe inabordable.
A quoi tient cette énorme infériorité des résultats de la culture russe? Est-ce à l'insuffisance ou à l'infécondité du sol? Non, à coup sûr. D'après le savant et judicieux auteur des Forces productives de la Russie^ M. de Tegoborski, la proportion du sol productif (dans lequel il faut comprendre les terres arables, les vignes, les jardins et les prairies) est en Russie de 2,42 dessiatines (la dessiatine équivaut 1/10® hectare) par habitant;
tandis qu'elle n'est en Prusse que de 0,87 dess., en
France de 0,82. On voit donc qu'en Russie c'est le fonds qui manque le moins.
Ce fonds serait-il de mauvaise qualité? Pas davantage, La Russie possède une des régions agricoles les plus fertiles du globe, je veux parler de la région de la terre ' noire (tschernoziemé) qui ne comprend pas moins de 95 millions d'hectares, et les bonnes terres ne manquent pas non plus en dehors de cette région privilégiée. Enfin, si la terre est abondante et bonne, est-ce l'homme qui ne vaut, rien? Non. Le pajsan russe ne le cède à aucun autre, en vigueur, en intelligence et en moralité naturelles, on peut ajouter même que la terre noire ne fait pas défaut dans cette population demeurée encore presque à l'état de sol vierge.
A quoi donc tient l'extrênie infériorité de cette agriculture si richement dotée par la nature quand on la compare à l'agriculture anglaise, qui a été si pauvrement partagée sous le rapport de la quantité et de la qualité du sol? Tout simplement à ce que celle-ci s'est développée sous un régime de liberté tandis que celle-là a subi l'influence énervante et immobilisatrice du servage.
C'est, comme on sait, le tzar Boris Godounoff qui a établi ou achevé d'établir le servage en Russie, en décrétant qu'à partir du 21 novembre 1601, jour de Saint- Georges, les paysans seraient complètement privés de la faculté, déjà auparavant restreinte, de changer de séjour. En d'autres termes, l'ukase de Boris Godounoff