‹ Lettres sur la RussieChapitre 104 sur 156 · XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE · texte numérisé non relu

XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE

attribuait aux seigneurs le monopole de l'achat ou de la location du travail des paysans fixés sur leurs domaines. Avant comme après cet ukase, les paysans fournissaient le travail nécessaire à la culture des domaines seigneuriaux et ils recevaient en échange soit la subsistance et l'entretien, soit, plus souvent, un morceau de terre, d'où ils tiraient eux-mêmes leurs moyens d'existence. Mais avant l'ukase, ils pouvaient débattre plus ou moins librement les conditions de ce marché ; après, ils furent obligés de subir celles qu'il plut au seigneur de leur accorder.

Ces conditions sont fort diverses, et l'on a compté en Russie jusqu'à 19 catégories de serfs. Je me bornerai à donner un court aperçu des principales. Communément, le propriétaire fait deux parts de son bien. Il garde l'une et cède l'autre aux paysans soit isolés comme dans la Petite Russie, soit réunis en communautés, comme dans la Grande Russie, en exigeant d'eux, en échange, les corvées nécessaires pour cultiver la part qu'il s'est réservée. Chaque lot porte le nom de tiaglo ou téglo. D'une part, le téglo représente une certaine quantité de terre fournie au paysan ; d'une autre part, une certaine quantité de travail ou de redevances en nature ou en argent à fournir par le paysan. L'étendue du tiaglo varie selon les domaines, la somme des redevances aussi. Ordinairement, le propriétaire exige trois jours de corvée par semaine; quelquefois, il va jusqu'à quatre ou même cinq; dans certains domaines il ne s'agit que

du travail de rhomme; ailleurs, et malheureusemeot presque partout, le travail des femmes et même des enfants doit j être ajouté. Enfin, de menues redevan* ces en denrées, telles que volailles, œufs, champignons, ou des services, tels que le transport des denrées du propriétaire au marché, complètent les charges du tiaglo (1). Voilà le régime le plus commun.

(1) On traduit souvent le mot tiaglo ou téglo par le mot feu^ mais cette traduction n^est pas exacte. Un téglo n'est ni une famille, ni une ihaison ni une personne. A proprement parler, il ne signifie qu'une charge agricole, mais il sert aussi à désigner les personnes auxquelles elle est imposée. C'est Tunité élémentaire ou le tantième des redevances qui correspond, d'une part, & la quantité des terrains dont jouissent les paysans d'un domaine, d'une autre part, à la population de ce même domaine. On compte la population d'un domaine par dmeSf et ses forces tra^vaillantes par téglos. Quand on compte par âmes, on entend désigner la population mâle, enregistrée dans les rôles du dernier recensement. Actuellement, la proportion ordinaire des âmes aux téglos est de 2 1/2 à 1. Mettre au téglo veut dire lotir un paysan ou une famille de paysans d'une certaine quantité de terre, qui impose une certaine quantité de redevances. Il y a des familles de paysans qui ont deux, trois ou même cinq téglos. Dans certains domaines, les téglos sont recherchés par les paysans; dans d'autres, ils leur sont imposés. Le premier cas se présente lorsque les redevances sont au-dessous de la valeur des terrains concédés ; le second, lorsque les redevances sont au-dessus et se traduisent ainsi en un impêt sur le travail du tenancier asservi. Dans les domaines à corvée, le téglo implique (d'après la loi, qui cependant n'est pas strictement observée) le travail obligé de trois jours par semaine d'un homme et d'une femme, et, en cas de besoin, de deux chevaux avec les instruments propres au travail agricole. En outre, chaque téglo apporte au seigneur de petites redevances et services qui varient selon les localités, comme par exemple 25 œufs, une moitié de mouton, 10 livres de beurre, une certaine quantité de champignons ou de fruits des champs, le transport de

Xlïl. — L'ABOLITION DU SERVAGE 281

Mais dans les localités rapprochées des grands marchés de consommation, ce type primitif des arrangements entre propriétaires et paysans a reçu une modification essentielle. Les paysans trouvant là un débouché pour leurs denrées ont pu oflfrir aux propriétaires de substituer une redevance en argent,autrement dit un obroc^ à la redevance en travail ou corvée. Cette substitution était visiblement avantageuse aux deux parties. En effet, de toutes les formes de redevance, la corvée est la pire. Elle se résume, en définitive, dans la livraison d'une certaine quantité de forces humaines, quantité qui se mesure, sauf dans le cas exceptionnel du travail à la tâche, au moyen d'une unité de temps, la journée. Or cette mesure n'est-elle pas essentiellement imparfaite ? Toute émission continue de forces étant accompagnée d'une fatigue et d'une peine rapidement croissantes, le serf s'acquitte de sa corvée en travaillant le plus légèrement possible, afin de s'épargner de la fatigue et de la peine. Il s'applique à ne livrer qu'un minimum de forces productives, tandis que le propriétaire s'efib.rce naturellement d'en obtenir le maœim.um. De là des conflits incessants entre les deux parties, et l'emploi inévitable du bâton comme extracteur de travail. Sous un régime de liberté, ces conflits se produisent aussi ; mais comme on

vivres, de bois, de produits du seigneur à vendre au marché. Dans les domaines à Yobroc, le travail obligé est remplacé par l'argent ; quant aux petites redevances, tantôt elles subsistent, tantôt elles disparaissent selon que le seigneur tient ou non it les conserver.

(Note fournie par M. K )

• a, des deux parts, la faculté de renoncer à la convention lorsqu'elle n'est pas fidèlement exécutée, les moyens de coercition n'ont pas de raison d'être. Il en est autrement sous un régime de servitude. A moins de renoncer au bénéfice de son monopole, en congédiant son serf pour cause de paresse ou de négligence dans la livraison delà corvée, le propriétaire doit chercher le moyen le plus efficace et le moins coûteux de l'obliger à faire bonne mesure dans la livraison de son travail. Quel est ce moyen ? C'est de lui infliger, en cas de paresse et de ttégligence, une fatigue ou une peine supérieure à celle que lui cause le payement intégral de la corvée. La peine des verges ou du bâton est, l'expérience l'atteste, celle qui procure avec le plus d'efficacité et d'économie le résultat voulu. Voilà pourquoi, dans tous les temps et dans tous les pays, le bâton a été la sanction naturelle et nécessaire du régime de la corvée. — La redevance en argent a l'avantage d'avoir une mesure fixe, et de ne point donner lieu en conséquence aux conflits que le bâton est appelé à vider ; elle a l'avantage encore de n'être exigible qu'à de plus longs intervalles. Malheureusement, ce mode perfectionné de redevance n'est possible que dans les localités où les paysans ont à leur portée un débouché assez étendu et assez régulier pour leur permettre de se procurer, en échange de leurs denrées, l'argent nécessaire au payement de Tobroc. Aussi, jusqu'à présent, la corvée est-elle de-% meurée le fait général.

Page 1