XIII. - L» ABOLITION DU SERVAGE
Il y a* encore une autre variété d'obroc qui mérite une mention spéciale. La population agricole, à Tépoque ' où l'ukase néfaste de Boris Godounoff l'attacha à la glèbe, se trouvait fort inégalement distribuée. Certains seigneurs qui possédaient de vastes étendues de terres fertiles, n'eurent en partage qu'un- petit nombre de paysans ; d'autres, au contraire, qui n'avaient que des domaines d'une faible étendue et d'une fertilité médiocre, devinrent maîtres d'un troupeau considérable de serfs. Quelques-uiis tirèrent parti de cet excédant de forces humaines, en achetant de bonnes terres à vil prix ou en se les faisant concéder gratuitement dans les parties les moins peuplées de l'empire et en les colonisant ; d'autres vendirent simplement les paysans dont
• ils ne savaient que faire. Mais si l'ukase de Boris Godounoff leur avait conféré le privilège exclusif de disposer du travail du paysan devenu serf, on pouvait contester et on contesta qu'ils eussent la faculté de céder ce privilège à un tiers. Que firent-ils ? Ils le. cédèrent en location au serf lui-même. De là une nouvelle catégorie de serfs à l'obroc, qui s'est progressivement^ augmentée à mesure que les emplois industriels et commerciaux se sont multipliés. Voici comment les choses
* se passent. Le seigneur accorde au paysan l'option ou d'être mis au tiaglo ou d'être autorisé, moyennant un obroc, à exercer soit dans l'enceinte du domaine seigneurial, soit au dehors, l'industrie qui lui parait la plus productive et la plus conforme à sas aptitudes na-
turelles. Dans le dernier cas, le propriétaire remet au serf un passeport qui lui permet de changer de résidence, mais en le laissant toujours sous le coup d'un rappel, s*il ne paie pas exactement son obroc, ou même s'il plaît au propriétaire de le rappeler. Les grands propriétaires se contentent, en général, d'un obroc modéré, 25 à 50 roubles assignats (25 à 50 fr. par an). Aussi, les serfs intelligents et économes qui louent ainsi à un taux modéré le libre usage de leurs facultés productives, arrivent-ils fréquemment à l'aisance et même à la fortune. On cite un bon nombre de serfs à l' obroc qui sont devenus millionnaires. Les grands propriétaires se font un point d'honneur de ne pas augmenter le montant de l'obroc, à mesure que le serf s'enrichit, tout en refusant cependant de l'affranchir.
Ecoutez, par exemple, cette curieuse et très authentique anecdote que raconte M. Schedo Feroti dans ses Études sur V avenir de la Russie :
< M. Schalouchine, père du banquier actuellement établi à Riga, était, il n'y a pas très-longtemps, serf du comte Schérémétieff. Marchand de première guilde et riche à millions, il offrit pour sa liberté 200,000 roubles en assignats (222,000 francs) et ne put l'obtenir à ce prix malgré ses instances. Il faisait pourtant valoir uae raison plus que suffisante : son servage rendait impossible l'établissement de ses fils, auxquels personne de la bourgeoisie de Riga ne consentirait de donner sa fille