XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE
en mariage, vu que les enfants seraieât encore serfs comme leur père*. Refusant la somme qu'offrait M. Schalouchine, le comte se contenta d'en prélever annuellement le modique obroc de 25 roubles en assignats, croyant de sa dignité de ne pas l'imposer plus fort que ses autres serfs, mais sans consentir à le libérer. C'est à une circonstance assez étrange que M. Schalouchine doit son affranchissement.
« Après deux voyages qu'il avait faits en hiver, ^ans pouvoir obtenir sa libération qu'on lui refusait toujours, Schalouchine revint à Saint-Pétersbourg au mois de mars, et ayant reçu le jour même de son départ un envoi d'huîtres, il en emporta un tonnelet pour le comte. Arrivé à Saint-Pétersbourg, il se rend immédiatement chez M. Schérémétieff, qu'il trouve entouré de plusieurs de ses amis réunis autour d'un déjeuner splendide, auquel il ne manquait rien. . . que des huîtres. Le comte grondait son maître d'hôtel, qui s'excusait en assurant que dans tout Saint-Pétersbourg il n'y en avait pas, et que celles qui avaient été servies la veille chez M. •••, avaient été commandées exprès et envoyées par la poste.
€ A la vue de son serf millionnaire qui survint en ce moment, le comte s'écrie : « Voilà Schalouchine qui vient pour sa libération. Eh bien, mon cher, tu as tort de m'offrir 200,000 roubles dont je n'ai que faire ; mais trouve-moi des huîtres pour mon déjeuner d'aujourd'hui et je te donne ta liberté. >
€ S'inclinant alors profondément, M. Schalouchine
remercie le comte de la grâce qu'il vient de lui accorder, lui annonce que les huîtres sont dans son antichambre, et, aux bruyants applaudissements de tous les assistants fait rouler dans la salle le tonnelet, sur le couyercle duquel le comte signe Pacte d'affranchissement du serf millionnaire ; après quoi, le traitant de vous et de monsiewTy il lui dit : Maintenant je vous prie, M. Schalouchine, de vouloir prendre place et de déjeuner avec nous.
€ C'est là une conduite de grand seigneur, et cela sent le boyard d'une lieue ; mais il n'en est pas moins affreux de penser que le sort de toute une famille dépend du bon plaisir d'un particulier, qui, par un mouvement de vanité, peut lui refuser la liberté à laquelle elle a le droit de prétendre par sa fortuné, son éducation et la considération dont elle jouit. Or, il est certain que sans le tonnelet d'huîtres, les Schalouchine seraient encore une famille de serfs. »
Les petits propriétaires se montrent beaucoup plus durs. Le plus souvent, l'obroc se calcule sur le rendement probable des facultés du serf : plus ce sol intellectuel et moral est riche, plus le seigneur élève le taux de la rente qu'il en tire. S'il s'agit de femmes, on imposera à une jolie fille un obroc plus élevé qu'à un laideron, en lui laissant, bien entendu, le choix des moyens de le gagner. Bref , les propriétaires avides s'attachent autant^ que possible à écrémer le profit de