‹ Lettres sur la RussieChapitre 107 sur 156 · XIII. — L'ABOLITION DU SEtlVAGE 28t · texte numérisé non relu

XIII. — L'ABOLITION DU SEtlVAGE 28t

rexploitation des facultés productives du serf, en ne lui laissant qu'un minimum de subsistance. A la vérité, le serf peut renoncer à ce marché léonin, en revenant chez le seigneur pour être mis au tiaglo. Mais, à moins que Tobroc ne soit par trop écrasant, il ne se résigne guère à prendre ce parti, tant la servitude semble dure à qui a tâté de la liberté ! Les ouvriers de fabrique, les artisans, les colporteurs, les cochers, les garçons de café sont, pour la plupart, des serfs à Tobroc. Les gouvernements de Jaroslav et de Vladimir, où une population richement douée meuble un sol ingrat, en fournissent un grand nombre. Quelquefois des propriétaires avisés, ayant remarqué que le fonds des facultés productives d'un homme de travail, convenablement préparé et façonné, acquiert une forte plus-value, font à leurs serfs les mieux doués l'avance des frais d'une éducation professionnelle ou d'un apprentissage, en se remboursant ensuite largement de cette avance par l'augmentation de l'obroc (1). Enfin, il arrive que des seigneurs se

(1) Dans ses intéressantes et substantielles Études sur la situation intérieure, la vie nationale et les institutions rurales de la Russie, le baron Aug. de Haxhausen cite comme exemple de cette pratique économique Thistoire du garçon barbier qui le rasait à Pensa, et celle de la troupe du théâtre de Novgorod :

« Etant retourné, dit-il, à Thôtel où j'étais descendu, à Pensa, je dis au maître de la maison, en allemand, de m'envoyer un barbier. Quelques minutes après, je vois entrer un jeune homme bien mis, d'une tournure convenable, et qui me rase avec une aisance toute française. C*était toutefois un paysan russe, à qui le seigneur de son village avait fait apprendre le métier de

ruinent, tandis que leurs serfs à Tobroc s'enrichissent. Très souvent, en ce cas, les serfs se cotisent pour venir en aide à leur seigneur. On m'a cité à Saint-Pétersbourg un tailleur serf à l'obroc qui entretenait son propriétaire tombé dans la misère, et, chose originale^ la femme de l'artisan faisait cadeau de ses vieilles robes à sa maîtresse.

ûgaro, en payant, outre la nourriture, 350 roubles pour trois années d^apprentissage. Après ce temps-là, il Payait mis à Tobroc. Le jeune homme s'en trouve bien. Il gagne aisément 175 roubles» qu'il doit payer en obroc ; puis il s'amuse, va au théâtre et joue au dandy ni mieux ni plus mal qu'un de ses confrères du boulevard des Italiens. »

L'histoire de la troupe d'acteurs serfs du théâtre de Novgorod est plus singulière encore :

< Je ne pus me défendre d'une extrême surprise en apprenant à Nijni Novgorod que tout le personnel, acteurs, chsuiteurs et chanteuses, étaient des serfs appartenant k un seigneur. Je ne saurais dire quelle impression bizarre firent sur moi ces paroles. La prima donna, actrice choyée du public, habituée aux applaudissements et aux triomphes, était fille d'un pauvre paysan soumis à l'autorité d'un maître ; les acteurs qui avaient rempli les rôles de prince, de boyard et de héros, étaient également de pauvres hères, ûls de serfs attachés à la glèbe seigneuriale. Quel singulier contraste ne devaient-ils pas trouver entre ce rôle momentané et leur situation habituelle, entre l'oubli produit par l'inspiration artistique et le sentiment de leur véritable condition I Pour avoir le droit d'être acteurs, pour exercer le plus libre, le plus indépendant de tous les arts, ils étaient obligés de payer à leur seigneur un obroc, comme on l'exige pour un métier, d'acquitter ponctuellement une dîme prélevée sur l'intelligence.

« Voici l'histoire du théâtre de Nijni Novgorod. Il y a quelques années, un seigneur célibataire fit construire dans sa terre une

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