XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE
avantage à se séparer ; les artisans acquirent le droit de travailler pour tout le monde ; le maître, à son tour, cessa d'avoir à supporter la responsabilité et les charges de la subsistance et de l'entretien des artisans. A mesure que la maison ou la cour du seigneur déversait ainsi dans la cité les industries dont elle avait été le foyer primitif, elle diminuait d'importance. Il n'y resta plus finalement, sauf dans les campagnes non encore pourvues d'un marché, que la domesticité propremeùt dite. Cette domesticité pullulante de sa nature, l'ukase de Boris Godounoff contribua à empêcher les propriétaires de s'en débarrasser. Sans doute, ils pouvaient mettre au tiaglo les gens de la cour inutiles, ou bien encore les envoyer exercer au dehors quelque métier contre paiement d'un obroc. Mais les domestiques accoutumés de père en fils à une existence paresseuse, ne sont guère propres à faire des paysans ou des artisans. D'ailleurs, les seigneurs avaient pris l'habitude d'être entourés d'une domesticité nombreuse. Un pomeschik de la vieille roche ne conçoit pas qu'on puisse s'habiller tout seul. — Si nous sommes réduits à nous servir nous-mêmes, me disait l'un d'entre eux en m' exprimant les sombres appréhensions que lui causait l'avenir, que deviendrons-nous? Moi, d'abord, je suis trop gros pour mettre mes bottes! — Peu de jeunes filles, njiême dans les familles de propriétaires les moins aisées, sont capables de se coifier; chacune a sa femme de chambre, dont il lui serait aussi impossible de se
passer que de sa crinoline ou de son peigne. L'entretien de la maison n'exige pas moins de monde que le service des personnes. Allez par exemple chez un pomeschik un jour de grand nettoyage. Vous remarquerez une escouade de vingt ou trente femmes de la cour occupées à nettoyer les carreaux. Elles se sont distribué la besogne. Il y en a deux par fenêtre : chacune a deux ou trois carreaux à récurer pour sa tâche de la journée. Tout ce monde-là, hommes, femmes, enfants, vieillards vit aux dépens du pomeschik. D'après un relevé récemment publié par M. Troïnitzki, pour 103,194 propriétaires de serfs, il n'y a pas moins de 1,467,378 dvoroviés, ce qui donne en moyenne 13 ou 14 domestiques valides ou invalides par famille de propriétaires. 200,000 domestiques à gages suffiraient amplement pour remplacer ce personnel exubérant. Ce sera donc pour les propriétaires, — en admettant qu'ils apprennent un jour à mettre leurs bottes, — un lourd fardeau de moins.
Mais que deviendront les dvoroviés dès que le servage aura cessé d'assurer leur existence? Les uns demeureront en service comme domestiques à gages, les autres passeront à l'état de cultivateurs ou d'artisans ; mais il y aura évidemment, dans cette classe avilie, un résidu d'incapables et de paresseux qui pourrait bien, si Ton n'y prend garde, servir de semence trop féconde au paupérisme.
Telles sont les trois grandes catégories de serfs qui