‹ Lettres sur la RussieChapitre 112 sur 156 · XIII. - L'ABOLITION DU SERVAGE · texte numérisé non relu

XIII. - L'ABOLITION DU SERVAGE

autrefois une obUgation : le paysan était obligé de servir le seigneur, et le seigneur de servir TEtat ; on a affranchi le seigneur du service, mais on a oublié d'exonérer le paysan du servage), les propriétaires, dis-je, ne songeaient guère à s'occuper d'agriculture. On ne concevait même pas qu'un homme qui pouvait arriver au titre d'Excellence en servant l'Etat perdît son temps à faire pousser du blé, ou à élever des moutons. Les seigneurs séjournaient le moins possible dans leurs terres; ils se bornaient à en toucher les revenus qu'ils allaient manger à Saint-Pétersbourg, à Moscou ou mieux encore à l'étranger. A ce train de vie, ils ne manquaient pas de s'endetter ; et comme ils trouvaient aisément à emprunter auprès des banques de la couronne pourvu qu'ils eussent des âmes à hypothéquer, ils ont fini par engager la plus grosse part de leurs biens. Leur dette hypothécaire s'élève , comme nous l'apprend M. Troïnitzki,à bien près de 1,200 millions de francs, et c'est tout au plus si la centième partie de cette somme a été consacrée à des améliorations agricoles. Les marchands de vin de Champagne, les modistes de Paris, les maisons de jeu de l'Allemagne en ont absorbé certainement la meilleure part. Et voilà pourquoi l'agriculture des propriétaires ne vaut guère mieux que celle des paysans !

On voit donc que le monopole dû travail a eu, en Russie, le résultat inévitable de tout monopole, savoir d'appauvrir ceux-là mêmes qui en ont obtenu le bien-

fait décevant. C'est que le monopole, en altérant les relations naturelles des coopérateurs de la production, en infligeant aux uns une situation misérable et dépendante ; en procurant aux autres un revenu assuré sans exiger d'eux aucune peine, enlève à ceux-là tout moyen et même tout motif de progresser, et agit sur ceux-ci comme le plus puissant des narcotiques. Il en résulte que la part du privilégié a beau être usuraire, comme le produit à partager ne s'accroît point, il se trouve à la longue réduit à une situation bien inférieure à celle du propriétaire des pays de travail libre. Traduisons ceci en chiffres. Dans ses études sur V Economie riirale de ï Angleterre^ M. Léonce deXavergne évalue approxima^ tivement à 100 francs le produit brut de l'hectare de terre en France et à 200 francs en Angleterre. En prenant pour base le chiffre de francs 8,194,000,000 donné par M. Tegoborski pour le total général du produit brut de l'économie rurale de la Russie, sur une superficie de 200,000,000 de dessiatines environ de sol cultivé, de prairies et de pâturages, on n'obtient que 40 à 45 francs pour le produit brut moyen d'un hectare en Russie, soit le cinquième du produit brut anglais. M. Léonce de Lavergne estime la rente du propriétaire anglais à 60 francs par hectare, soit à un peu moins du tiers du produit brut. Eh bien, en admettant même qu'en Russie le monopole dévolu au propriétaire foncier sur le travail des paysans ses coopérateurs, lui permette d'élever sa rente à la moitié ou aux deux tiers du produit

Xlli. — L'ABOLITION DU SERVAGE 290

brut, sa part ne dépassera pas 20 francs ou 30 francs, c'est-à-dire le tiers ou la moitié au plus du produit brut anglais. Sous un régime de liberté, la part du propriétaire est, comme on le voit, relativement plus faible que sous un régime de monopole, mais comme le produit à partager est plus considérable et comme il s'accroît sans cesse, cette part n*est pas moindre en réalité et elle va s'élevant tous les jours alors que celle du monopoleur demeure stationnaire, si elle ne décroît point sous rinfluence d'un système de culture barbare.

Je ne sais si les propriétaires russes avaient fini par apercevoir ce vice radical du monopole dont ils étaient

investis. Toujours est-il que l'abolition du servage n'a point provoqué parmi eux ces farouches colères que l'abolitionisme a fait éclater chez les planteurs américains. J'ajoute que le rescrit impérial du 20 novembre-2 décembre, qui mettait cette grande affaire à l'ordre du jour, n'a pas été accueilli avec moins de joie par la partie éclairée de la noblesse que par la classe asservie elle-même. Il existe bien encore, sans doute, en Russie des partisans du servage ; mais tout ce que peuvent faire ces « plantateurs» obstinés et incorrigibles, comme on les nomme, c'est de se lamenter et de bouder. L'opinion s'est prononcée avec tant d'ensemble et d'énergie en faveur de la réforme promise, que toute tentative, même indirecte, de défense du servage soulève aussitôt un toile universel. Je n'ai point, pour ma

part, rencontré un seul noble russe, un seul ! qui ait essayé de me convertir à la cause du servage.

Cependant on n'est guère rassuré sur l'avenir. En général, on est convaincu que le résultat final sera bon ; on ne doute point que la classe des propriétaires ellemême ne finisse par trouver profit à la suppression d'un monopole qui l'a conduite à engager les deux tiers de ses paysans au mont de piété agricole des banques de la couronne. Mais... il y a une transition que l'on redoute, et non sans quelque raison, il faut en convenir. Dans l'état actuel des choses, entendais-je dire fréquemment, on vit mal, sans doute, on ne joint pas souvent les deux bouts, mais on vit. Vivra-t-on encore et comment, lorsque le corvéable ne sera plus là pour semer le blé, le récolter et le transporter, lorsque la cuisine seigneuriale ne sera plus alimentée par les petites redevances en œufs, poulets, champignons, fruits, des bonnes gens du village, lorsque les domestiques de la cour ne seront plus là pour mettre les bottes à monsieur et coiffer madame ? Le travail de corvée produit peu, soit! mais il ne coûte rien, car la t^rre ne compte pas ! On peut faire marcher aujourd'hui son ménage des champs à peu près sans bourse délier. Il en sera autrement quand on aura des avances de culture à faire, des machines à acheter, des ouvriers et des domestiques à salarier. Il faudra, pour tout cela, un capital. Or, ce capital, on ne l'a point. Au contraire ! on a des dettes l — Puis, ajoutent les pessimistes, quand même nous

Page 1