XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE
réussirions à nous procurer ce capital, pourrons-nous obtenir du travail à un prix raisonnable et en quantité suffisante? — J'ai déjà toutes les peines du monde à faire travailler mes paysans^ maintenant qu'ils y sont forcés, disait naïvement une vieille plantatrice, comment y réussirai-je lorsqu'ils seront libres? — D'ailleurs ils entendent bien devenir propriétaires à leur tour. — Nous sommes à vous, ont-ils coutume de -dire, mais la terre est à nous. — Quelques-uns vont même jusqu'à croire que la liberté c'est le droit de se mettre purement et simplement à la place des seigneurs.
Les anecdotes ne manquent pas pour appuyer ce thème. Tantôt ce sont des paysans qui refusent la liberté qu'on leur offre gratis, parce qu'ils attendent d'heure en heure le bienheureux ukase qui doit leur donner la propriété avec la liberté. Tantôt encore ce sont des paysans qui vont visiter en amateurs le domaine seigneurial et qui en font d'avance la répartition à l'amiable pour éviter les querelles quand le grand jour sera venu. Mais que deviendront les propriétaires? Oh ! il n'y a pas beaucoup à s'inquiéter de leur avenir. Voici à ce sujet une anecdote agréable et rassurante qui se colporte parmi les plantateurs.
Deux paysans se rencontrent. — Sais-tu la grande nouvelle? dit l'un. — Quelle nouvelle? — Le Gossoudar (l'Empereur) va nous donner la liberté. — Est-ce possible? — Rien n'est plus sûr, l'ukase est arrivé. Comme nous allons être heureux! — Certainement,
mais... -^ Quoi? ne seraù-ta pas content? -— Si, mais il y a une chose qui m'embarrasse. — Laquelle? — • C'est que mon seigneur est un si brave homme ! il nous a nourris tous après la dernière sécheresse, ses filles ap« prennent à lire et à écrire à mes en&nts, il est pour nous comme un père. Je crois que je n'aurai jamais le cou* rage de le tuer I — Tiens, c'est comme moi ! Mon propriétaire est la bonté même. Ces jours passés encore, il nous a fait cadeau d'une vache pour remplacer celle que nous avons perdue. Il laisse paitre nos moutons avec son troupeau, et sa femme nous sert de médecin quand nous sommes malades (1). Ah! comme ça sera dur de tuer un si bon maître ! Et les voilà qui se mettent à pleurer à chaudes larmes. Soudain, l'un d'eux se firappe le front et dit à l'autre : — J'ai trouvé un moyen de tout arranger. Sais-tu ce que nous allons faire? Toi, tu te chargeras de tuer mon seigneur et moi je tuerai le tien! — Et nos deux bons apôtres do se réjouir d'avoir trouvé un moyen si ingénieux et si facile de « tout arranger ».
On nous dit, continuent les pessimistes, on nous dit que si les capitaux nous manquent pour exploiter nos
(1) Les médecins sont rares dans les campagnes. Les dames en tiennent lieu fort souvent. Elles pratiquent surtout la médecine homœopathique, dont les remèdes, faciles à administrer, agissent, disent-elles, avec une efficacité remarquable, sur les organisations saines et primitives de ces hommes-enfauts que le servage retient en tutelle. L^il lustre Hahnemann ne possède pas de plus fervents adeptes que ces aimc^les et bienfaisants docteurs en jupons.