XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE
terres, nous aurons toujours la ressource de les louer ; qu'il nous suffira de les diviser en fermes et de chercher des fermiers? — Rien de mieux, mais où trouver des fermiers capables et pourvus d*un capital suffisant ? La classe des gentlemen^farmers n'existe pas en Russie, et il n'y a pas apparence qu'elle s'y forma de sitôt. Nous en serons donc réduits à exploiter nos fermes nousmêmes où à les livrer à des paysans ignorants qui auront bientôt gaspillé le cheptel et mis hors de service notre matériel perfectionné. De quelque côté qu'on se tourne, on n'a devant soi que la ruine. Il se peut que les générations futures finissent par profiter de l'émancipation, mais, en attendant, il est dur, on en conviendra, de se sacrifier pour faire le bonheur des générations futures*
A ces gémissements, à ces plaintes qui s'exhalent du camp des plantateurs, viennent se joindre des appréhensions manifestées au nom des intérêts de la classe même qu'il s'agit d'émanciper.
Dans l'état actuel des choses, dit-on, le serf est en tutelle. Son tuteur n'est point sans doute un modèle de désintéressement, il vit aux dépens de ses pupilles, mais du moins il les protège et il assure leur existence. Il se met entré eux et la race famélique des petits tchinovniksy et, dans les mauvaises années, il vient pater^ nellement en aide à ces grands enfants imprévoyants. Il empêche que des mariages imprudents ne précipitent l'accroissement de la population de manière à créer des
existences pour lesquelles « aucun couvert n'est mis au banquet de la nature ». D'un autre côté, ce couvert est assuré à tous ceux qui naissent : aux uns le seigneur fournit la terre en échange de la corvée, aux autres la subsistance en échange du service personnel. Le servage aboli, quelle sera la destinée de l'affranchi? Il sera livré sans défense aux exactions de la bureaucratie, et les paysans de la couronne savent par expérience que le tchinovnik est un maître plus rapace encore que le seigneur (1). Il n'aura plus de secours à attendre de personne, car, en devenant libre, il sera devenu res-
(1) Les faits ne manquent pas à Tappui de cette thèse. Écoutons plutôt M. le prince Dolkoroukoff :
« A répoque la plus active des travaux champêtres, à l'époque de la moisson et de la fenaison, par exemple, on voit souvent arriver chez les paysans de la couronne, ainsi que chez les serfs des terres où les propriétaires ne résident point, des employés soidisant venus pour faire une enquête, souvent sur une affaire imaginaire. Ils font chercher les paysans les plus aisés et les retiennent trois, quatre jours, sous le prétexte de leur faire subir un interrogatoire. L'urgente nécessité qu'ont ces paysans de retourner à leurs travaux les décide à donner de l'argent aux employés, et l'enquête se trouve faite en un clin-d'œil.
« ... Dans Tune des communes des paysans de la couronne, il y avait en plein champ une immense pierre pesant quelques milliers de kilogrammes. Un jour, le chef du cercle arrive, réunit les paysans et leur annonce avoir reçu de l'Empereur l'ordre de leur prescrire de transporter cette pierre à Saint-Pétersbourg. Les paysans se récrient en signalant l'énorme poids de la pierre, et prient le chef du cercle de tâcher de leur éviter cette besogne. L'employé y consent, se fait largement payer par ces pauvres gens, et leur promet de solliciter la révocation d'un ordre, lequel, comme de raison, n'avait jamais été donné. >
La Vérité sur la Russie, par le prince Pierre Dolgoroukoflf, p. 73.