‹ Lettres sur la RussieChapitre 115 sur 156 · XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE · texte numérisé non relu

XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE

ponsable çle sa destinée. S'il n'est point capable de supporter ce lourd fardeau, s'il ne sait point, comme il n'y a que trop apparence, assurer lui-même son avenir et celui de sa famille, il descendra à la misérable condition de prolétaire, et la Russie verra naître dans son sein le cauper du paupérisme qui ronge les sociétés occidentales.

Il ne suffit donc pas, conclut-on des deux parts, de proclamer l'émancipation, en mettant la liberté pure et simple à la place du servage. Il faut aviser aux moyens de préserver les propriétaires de la ruine qui les menace. Il faut encore préserver la classe asservie des dangers d'une liberté dont elle ne soupçonne même pas les conditions et les exigences. Il faut, en la débarrassant de la tutelle onéreuse du seigneur, constituer à son intention une autre tutelle, moins tyrannique et moins coûteuse, qui la mette à l'abri du prolétariat et du paupérisme.

En conséquence, les uns proposent de charger le gouvernement d'indemniser les propriétaires, en rachetant leurs terres, qu'il paierait au moyen d'une nouvelle émission de papier-monnaie ou autrement; les autres denaandent que les. terres actuellement exploitées par les serfs soient dévolues à la commune pour être possédées par elle d'une manière indivise et distribuées aux affranchis, en tenure temporaire, d'après le mode actuel de répartition; enfin que la commune

soit investie vis-à-vis de ses membres de tous les pou-

voirs de gouvernement et de tutelle qui onf appartenu jusqu'à présent au seigneur.

Il j a au fond des appréhensions dont je viens de donner l'exposé sommaire et des solutions qu'elles ont suggérées, un mélange confus de vérités, d'exagérations et d'erreurs qui atteste combien peu l'opinion est éclairée encore sur cette question capitale. Qu'y avai1>-il donc à faire avant tout ? Il y avait à l'éclairer, ou pour mieux dire, à lui permettre de s'éclairer elle-même. S'il avait été permis à tout le monde de parler et d'écrire sans entraves sur une question qui intéresse à un si haut point tout le monde, les erreurs auraient fini par se dissiper, les exagérations seraient tombées devant l'examen attentif des faits, et la vérité se serait dégagée de cette gangue, comme les pépites d'or se dégagent, dans l'opération du criblage, des matières terreuses auxquelles elles sont mêlées.

Malheureusement, les gouvernements ont été jusqu'à présent beaucoup plus frappés des inconvénients et des dangers de la liberté de discussion que de ses avantages. Ces inconvénients et ces dangers existent, je ne le nie pas. La liberté de discussion est un outil puissant et délicat qu'il faut manier avec prudence et habileté sous peine de se blesser, et presque toujours on se blesse quand on commence à s'en servir. Mais il s'agit de savoir s'il n'y a pas plus de danger encore à s'en passer qu'à s'en servir ; si les erreurs persistantes de l'ignorance ne peuvent pas causer plus du mal que les écarts

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