XIII. — L'ABOLITION DU SERVAGE
temporaires de la liberté de discussion; et puisque nous sommes en Russie, »i une mauvaise solution de la question du servage, en soulevant des intérêts servis par des passions toujours d'autant plus violentes et inexorables qu'elles sont moins éclairées, n'y occasionnerait point des perturbations bien autrement profondes et redoutables que les ébullitions superficielles d'une discussion surexcitée.
A la vérité, le gouvernement russe n'a point interdit absolument la discussion sur la question du servage. Tantôt il Ta permise et tantôt il l'a défendue, selon qu'il la jugeait utile ou nuisible. Mais le régime de Véchelle mobile ne vaut pas mieux en matière de discussion qu'en matière de commerce : aucun débat large et approfondi ne peut s'établir quand du jour au lendemain les opérations de la production et de rechange des idées peuvent être brusquement entravées ou interrompues. La discussion est donc demeurée insuffisante pour porter la lumière dans les esprits, et la solution qui était en train de se préparer dans le laboratoire administratif pendant mon séjour en Russie ne pouvait manquer de s'en ressentir.
Cependant rien n'a été négligé pour arriver au résultat le plus satisfaisant possible. Après le fameux rescrit impérial du 20 novembre-2 décembre 1857, qui mettait à l'ordre du jour la question de l'émancipation des serfs, le- gouvernement a chargé une commission, composée de hauts dignitaires de l'empire, d'en prépa-
rer Texamen et la solution. Mais comme, en tout pays, les hauts dignitaires sont plus propres à décorer le magasin qu'à faire la besogne de l'atelier, on leur a adjoint une Commission de rédaction, sur laquelle est retombée, naturellement, tout le fardeau du travail. La commission, recrutée dans les rangs des administrateurs, des propriétaires et des hommes de science, et composée, en général, d'hommes fort distingués, s'est mise à l'œuvre avec une activité et un bon vouloir dignes des plus grands éloges. Pendant les dix mois qui ont précédé mon arrivée à Saint-Pétersbourg, elle avait tenu plus de 150 séances, et ces séances duraient une bonne partie du jour, parfois même de la nuit. Consulter les comités de la noblesse, spécialement institués dans chaque gouvernement pour s'occuper de la question de l'émancipation, leur adresser, dans ce but, une série de demandes concernant cette question envisagée sous tous ses aspects économiques, financiers, administratifs, etc. ; recueillir les réponses et les coordonner de manière à mettre en regard de chacune des demandes (il n'y en avait pas moins de 40), les informations et les opinions recueillies auprès des divers comités ; entendre ensuite les délégués des comités, compléter et rectifier ainsi l'enquête écrite au moyen d'une enquête orale ; formuler enfin, sur tous ces éléments d'information, un projet d'émancipation qui en fût comme la quintessence, telle a été l'œjivre laborieuse de la Commission de rédaction. J'ajoute qu'à mesure qu'elle ras-