XIV. — LES AUTRES RÉFORMES
ce que Ton veut. Il y a deux écoles en présence : l'école réglementaire et interventionniste ou néo-gouvernementaliste et l'école libérale. Celle-ci a pour elle la majorité de la classe éclairée ; en revanche, celle-là s'appuie d'une part sur les fractions arriérées de l'aristocratie et de la bureaucratie ; d'une autre part, sur une couche inférieure, au sein de laquelle les théories du socialisme économique associées à celles de la démocratie politique ont fait un certain nombre de prosélytes. En Russie comme ailleurs, ces deux extrêmes se touchent. En admettant, par exemple, que M. Herzen devînt un jour le maître des destinées de la Russie, il ne serait certainement pas moins despote que ne l'était l'empereur Nicolas. Car M. Herzen, dont j'honore au surplus le dévouement désintéressé, procède de l'empereur Nicolas, comme Robespierre et Saint-Just procédaient de Richelieu et de Louis XTV. C'est un Nicolas coiffé du bojnet rouge. Ce Mazzini russe, dont le journal la Cloche^ € absolument prohibé », est dans toutes les mains, représente, hélas ! en présence du despotisme croulant du passé, le despotisme de l'avenir, non corrigé mais considérablement augmenté. Dieu préserve la Russie de passer jamais par ses mains 1
Entre l'école du despotisme représentée à droite par la queue de l'ancien régime, à gauche par M. Herzen et l'école de la liberté, il y a les éclectiques de toutes nuances, il y a aussi l'école historique importée d'Al-
lemagne et qui n'a pas peu contribué à embrouiller les esprits. L'école historique admet cependant la liberté coàme but, mais ce but il faut passer, pour l'atteindre, par toute une série de savantes gradations. Ainsi, les institutions économiques et financières de la Russie sont d'un siècle en retard sur celles de l'Angleterre. Il ne faut pas que la Russie s'avise d'imiter les progrès actuels de l'Angleterre en économie politique et en finances. Non ! il faut qu'elle franchisse successivement et méthodiquement toutes les étapes par où l'Angleterre a passé en se gardant bien d'en vouloir enjamber aucune. Seulement, l'école historique manque de logique, en ne s'opposant point, par exemple, résolument, à l'introduction immédiate des chemins de fer dans un pays qui ne possède guère que des chemins de terre : il est évident que la Russie devrait commencer par paver ses routes de terre, puis les dépaver pour les macadamiser, puis y adapter des rails en bois, puis enfin remplacer les rails en bois par des rails en fer pour progresser selon les règles. Quoi qu'il en soit, l'école historique trouve de nombreux adeptes parmi les esprits « juste milieu ». Il en résulte qu'au lieu d'emprunter aux autres nations ce qu'elles ont de mieux en fait de progrès, on se rabat de préférence sur ce qu'elles ont d'arriéré, et que les vieilles machines réglementaires dont nous aspirons à nous débarrasser sont en train de trouver un ample débouché en Russie.