‹ Lettres sur la RussieChapitre 12 sur 156 · I. — DE BRUXELLES A KŒNIGSBERG · texte numérisé non relu

I. — DE BRUXELLES A KŒNIGSBERG

nées, atteindra bientôt 50 millions. Il en est ainsi partout. Les dépenses militaires ayant pour objet, comme on sait, d'assurer la sécurité intérieure et extérieure des Etats, ont doublé depuis dix ans. La sécurité publique s'est-elle accrue dans la même proportion? Le risque de guerre a-t-il diminué depuis que les nations se sont armées jusqu'aux dents pour s'en garantir? Non ; il semble bien plutôt s'être accru en raison même des sacrifices qui ont été faits pour le réduire, et j'ai bien peur qu'il ne continue à s'accroître encore. Les professeurs d'escrime prétendent , je le sais, que le meilleur moyen de diminuer le nombre des duels, c'est de généraliser la connaissance du fleuret et du chausson. Quand tout le monde saura se battre, disent-ils, on ne se battra plus. Ce procédé pacificateur ne me séduit pas, je l'avoue, et je persiste à croire avec le bonhomme Richard que pour éviter les querelles et les duels, c une langue prudente » vaut mieux encore qu'une lame bien affilée. Mais si les professeurs d'escrime formaient dans l'Etat une corporation puissante, n'y a-t-il pas apparence qu'ils réussiraient à faire prévaloir leur manière de voir sur ce chapitre, et que chaque rue ne tarderait pas à avoir sa salle d'armes avec un professeur nommé par le gouvernement et payé par les contribuables? Chaque fois aussi qu'un crédit serait demandé pour augmenter le matériel et le personnel d'un art si indispensable, ne verrait-on pas les représentants de l'escrime nationale insister avec énergie sur la nécessité

de fournir aux citoyens les moyens de mieux sauvegarder leur honneur et leur dignité ? Les citoyens, naturellement fort attachés à leur honneur et à leur dignité, se feraient scrupule de lésiner pour les défendre, car il ne leur viendrait certainement pas â Tesprit qu'on puisse sauvegarder sa dignité et son honneur sans savoir l'escrime , et diminuer le nombre des duels sans augmenter le nombre des bretteurs. Que si un utopiste s'avisait de prétendre le contraire et de demander la réduction du budget des salles d'armes, ne verrait-on pas s'élever un toile général contre cet économiste sans pudeur qui n'aurait pas honte de marchander à la noble et patriotique institution des professeurs d'escrime les moyens de protéger la dignité et l'honneur des citoyens?

C'est ainsi que nous voyons partout s'augmenter les budgets de l'escrime internationale, au grand désespoir des utopistes du gouvernement à bon marché.

De Berlin à Kœnigsberg, 86 milles allemands, 516 kilomètres et 16 heures. Paysage : des plaines couvertes de neige, égayées d'intervalle en intervalle par des bouquets de sapins. Il fait un joli froid que je brave avec philosophie, des profondeurs de ma pelisse et de mes bottes fourrées. Mais je ne prévoyais guère la mésaventure que les destins contraires m'avaient réservée. A quatre heures et demie du matin, le train fait halte à la station de Kreuz, où nous attendait, sous prétexte de café, une décoction de chicorée pure de tout mélange. Je m'attarde en savourant ce breuvage amer.

Page 1