XIV. - LES AUTRES RÉFORMES
missionnaires le soin de stipuler à leur gré les conditions de leur entremise, mais en se réservant de recommencer l'adjudication si aucune soumission n'était jugée satisfaisante. Le résultat serait que la concurrence, au lieu de porter sur les moyens de grossir Ip revenu public, sans avoir égard aux intérêts des contribuables, porterait désormais sur les moyens de. soulager les contribuables, sans diminuer le revenu public. Ainsi modifié et simplifié, l'affermage coûterait moins que la régie et produirait autant. Malheureusement, l'affermage est impopulaire au point qu'on ne peut en demander le maintien sous une forme quelconque sans s'exposer à l'accusation désagréable d'être trop bien avec les fermiers : prenons garde qu'on ne nous accuse de leur avoir affermé ce paragraphe et dépêchons-nous de passer à autre chose.
Le recrutement est le troisième gros impôt qui pèse sur les masses. Il ne frappe point les populations à époques fixes, mais seulement quand l'armée a besoin de recrues. Lorsqu'une levée est jugée nécessaire, on demande tant d'hommes par mille. Chaque domaine est taxé en raison de sa population, et le seigneur est rendu responsable de la rentrée de ce rude impôt. Le tirage au sort a été introduit dans les domaines de la couronne. C'est un progrès sur l'arbitraire pur et simple dont les paysans pauvres étaient trop souvent victimes, mais un triste progrès ! Dans les dernières années du règne de Nicolas, le fardeau dû recrutement était de-
venu écrasant : les levées atteignirent 60 hommes par 1,000. La durée du service était de 25 ans, et tout homme qui partait pour l'armée était regardé comme perdu. On ne le revoyait plus, à moins qu'il ne revînt estropié et invalide. A la même époque, tout fils.de sol* dat était voué au service militaire ! c'était le servage sous la forme la plus harbare.
Cependant le recrutement n'était pas la seule charge militaire que les populations eussent à supporter. L'empereur Nicolas avait pour système de déplacer fréquemment les troupes, afin d'empêcher tout rapprochement entre les soldats et la population. Chaque fois qu'un déplacement avait lieu , les habitants étaient obligés de fournir les moyens de transport et les logements nécessaires sans indemnité aucune. La police servait d'intermédiaire, et elle ne travaillait pointgratis. Oii il fallait 100 chariots, elle en exigeait 200, en se réservant d'exempter les paysans qui connaissaient le prix du temps et savaient le payer. Presque toujours, on requérait les chariots trop tôt : les malheureux paysans étaient obligés d'attendre huit jours, quinze jours, parfois à 50 ou 100 verstes de chez eux que les troupes se missent en mouvement. Dans l'intervalle, ils se nourrissaient comme ils pouvaient : c'était leur affaire. En temps de guerre, leur situation ne manquait pas de s'aggraver encore. Chaque fois que des paysans étaient requis avec leurs attelages pour des transports en Crimée, on disait dans le village les prières des morts ;