‹ Lettres sur la RussieChapitre 123 sur 156 · XIV. — LES AUTRES RÉFORMES · texte numérisé non relu

XIV. — LES AUTRES RÉFORMES

car ils ne revenaient plus. Les uns périssaient engloutis dans les neiges ou dans les fondrières, les autres succombaient épuisés de fatigue et de besoin. Les logements militaires étaient devenus une charge si lourde qu'ils empêchaient de bâtir. Dès qu'un détachement arrivait dans un village, le chef jetait son dévolu sur l'habitation de la meilleure apparence, et il signifiait aux habitants d'avoir à déguerpir. Trop heureux étaient -ils encore lorsque le nouvel occupant consentait généreusement à leur abandonner la cuisine! S'ils se montraient récalcitrants, on employait pour les mettre à la raison toutes sortes de procédés ingénieux. On me citait un colonel qui faisait exécuter à 4 heures du matin un formidable roulement de tambours sous les. ifenêtres de ses hôtes dont il croyait avoir à se plaindre. Depuis l'avénôment d'Alexandre II, des améliorations notables ont été introduites dans le service et l'administration de l'armée, La durée du service militaire a été réduite à 12 ans, les fils de soldats ont cessé d'être condamnés à suivre la rude et triste carrière de leurs pères, des enquêtes sévères ont été faites sur les désordres administratifs de la dernière guerre, les troupes ne sont plus déplacées qu'en cas de nécessité ; enfin, aucun recrutement n'a encore eu lieu. D'autres améliorations sont à l'étude, telles que l'allocation d'indemnités pour les réquisitions , la réforme du code militaire, la modification, sinon la suppression de la pénalité barbare de la bastonnade, etc., etc. Il est ques-

tion aussi de remplacer le système actuel de recrutement par la conscription; mais ne pourrait*on faire mieux encore? De même que le progrés des instruments de la production a amené Tabolition du servage industriel, le progrés des instruments de la destruction ne doit-il pas amener celle du servage militaire ? Les armes de précision destinées à remplacer partout les armes ordinaires, exigent un personnel pourvu de qualités spéciales^ que Ton ne peut demander aux hasards du tirage au sort. L'abolition de la conscription deviendra donc, même au simple point de vue militaire, un progrès nécessaire. Mais les nations qui sauront en prendre l'initiative en substituant pour desservir leur matériel perfectionné des ouvriers de choix, convenablement rétribués, à la grossière chair à canon que leur fournit la conscription, ne seront-elles pas assurées de l'emporter d'abord sur leurs rivales ? Cette initiative, pourquoi la Russie ne la prendrait-elle point, n'en déplaise à l'école historique ? Pourquoi n^aboliraitelle pas le servage militaire après le servage civil? Les soldats volontaires ne lui manqueraient certainement point, et j'ajoute qu'on n'en trouverait nulle part de meilleurs. Les humbles moujicks, que le recrutement enlève à leurs occupations paisibles, possèdent à un haut degré les qualités professionnelles du métier de la guerre, la force morale en présence du danger, la résistance à la fatigue et aux privations. Leurs rangs sont des murailles vivantes qu'on peut ébrécher mais

Page 1