XV. — LE RETOUR
l!rranch«iïient du Bosphore, autour duquel s*étage en fer à cheval, de Péra et Galata à la pointe du Sérail, Constantinople. Ce monde de maisons bigarrées, bâties en amphithéâtre entre les hauts cyprès des cimetières, les platanes et les sycomores, ces énormes mosquées escortées de leurs minarets effilés, qui dépassent, comme des montagnes de pierre, les collines de maisons, depuis Sainte-Sophie dont la large coupole domine la pointe du Sérail jusqu'à la mosquée du sultan Bayazid, cette forêt de mâts qui remplit la Corne d'Or, ces grands bateaux à vapeur anglais, français, autrichiens et turcs, qui s'y donnent rendez-vous pour se disperser ensuite dans toutes les directions, ces caboteurs, ces barques qui vont et viennent par centaines, tout ce mouvement dont on ne trouverait l'équivalent que dans la Tamise, forment un spectacle grandiose, original et débordant de vie. Qui donc prétend que la Turquie agonise? Le mouvement maritime de Constantinople est égal à celui de Londres, et l'on circule même sur le Bosphore beaucoup plus encore que sur la Tamise, par l'excellente raison qu'il n'y a guère moyen de circuler ailleurs. Mais n'anticipons pas. A sept heures et demie, nous stoppons en face de Galata. Notre bateau est aussitôt envahi par une foule de guides et d'industriels de toute espèce. Comme nous arrivons un lundi matin et que le bateau des Messageries impériales françaises ne part que le mercredi, j'ai deux journées à dépenser dans la capitale de l'Islam. Je fais
feô LETTRES SUR LA RUSSIE
accord avec un grand âandrin de Grec-Ionien qui répond au nom de Pericli, diminutif de Periclès, et qui se charge de me faire « tout voir », pour la modique somme de 6 fr. par jour. Je me confie à Pericli et nous descendons à la place Top-Hané, carrefour orné d'une fontaine, oii aboutit un réseau de ruelles montant à Fera et regorgeant d'une foule multicolore, sans parler des chiens vêtus d'un uniforme naturel, jaune ou gris sale, qui sont les balayeurs et les policemen de Constantinople. Des boutiques de fruitiers, remplies de pastèques, de melons, de cerises et d'abricots, des magasins de tabac, oii l'on n'aperçoit que des rangées de paquets carrés, renfermant du tabac en feuilles avec quelques hachures pour échantillon ; des boutiques-ateliers de pâtissiers oii l'on vend du sucre candi de toutes couleurs et où quelque vieux Turc enturbanné fabrique, au milieu d'un essaim innombrable de mouches gourmandes, le rah at locoum (confiture de pistaches) ; des cafés turcs, bouges enfumés, dontla clientèle étendue sur des nattes fume le chibouque et le narghilé, en humant par intervalles une gorgée de pur moka dans des tasses microscopiques; des hammals (porte-faix) robustes et maigres qui portent la charge d'un chameau ; des marchands d'eau qui colportent leur liquide dans des caisses à violon, en hélant la pratique; des troupeaux de femmes qui se promènent comme des bandes de canards, enveloppées dan» leurs feredjés rouges, bleus, verts, jonquilles, en mérinos ou en calicot, coifiees du