XV. — LE .RETOUR
yachmak et chaussées de babouches ou de bottes jaunes, la plupart petites, mal tournées et qu'on refuserait à l'entrée d'un bal de l'Opéra ; des Turcs de l'ancien régime en cafetan de couleur et coiffés du turban, des Turcs modernisés avec la redingote à collet droit et le fez, des Persans avec leur haut bonnet d'astrakan, des Juifs, des Grecs, des Arméniens, des Européens ; de malheureux rédifs dont les uniformes malpropres et le teint hâve accusent la pénurie des finances turques; des odeurs de cimetière se mêlant au parfum des chibouques ou des narghilés et aux émanations des boutiques de pâtisserie, voilà le spectacle bizarre et les impressions variées qui saisissent les sens du nouveau débarqué à la place Top-Hané.
Nous montons par des ruelles qui n'ont été ni pavées ni balayées depuis Mahomet II, à VHôtel de Vempire Ottoman, oh Pericli me confectionne la plus délicieuse des limonades. L'Hôtel de Vempire Ottoman est une bicoque en pierre et en bois, qui ne contient guère qu'une vingtaine de chambres, et qui* coûte 13,000 francs de loyer par an. On le bâtirait à Bruxelles pour ce prix-là. Mais il est proprement tenu ; on y est nourri de mouton, de pigeons, de poissons du Bospiiore, aussi fins et savoureux qu'ils sont hideux à voir; enfin, on peut y dormir sans être incommodé par les visiteurs de nuit. Cependant je songe à utiliser mon Pericli. D'abord je vais présenter le billet qui m'a été remis à Odessa en échaiige de n^es roubles en pa-«
pier. Le tiré est un grand négociant de Galata. Je le découvre dans un taudis qui lui sert de bureau, au fond d'une ruelle. Le mobilier de son bureau se compose d'une grosse table en bois blanc et d'une douzaine d'escabeaux en paille dont les gros montants forment des saillies inconfortables. Ces escabeaux rustiques «ont ici d'un usage universel. Je présente ma traite. On ouvre le tiroir de la table, qui est rempli de caïmés (papier-monnaie turc) et d'un monceau de monnaie d'or et d'argent. On m'offre des caïmés. Je refuse en faisant remarquer que mon billet est payable en monnaie française. Alors on me propose des florins d'Autriche. Je continue à refuser. On me déclare qu'il n'y a pas moyen de me payer en or français. J'insiste. On envoie à la recherche de l'or français. Une heure se passe. Voici l'or demandé, mais quelles pièces bon Dieu ! Les unes sont trouées ou ébréchées; les autres, des pièces de 5 francs petit module, sont démonétisées en France. Je refuse ces rogatons de monnaie, en manifestant hautement mon goût exclusif pour les bonnes pièces. On va donc à la recherche des bonnes pièces. Une autre heure se passe. Enfin on m'apporte du numéraire irréprochable . Il est bon de savoir que les métaux précieux, monnayés ou non, varient de prix d'heure en heur© sur ce marché, oii le caïmé sert d'étalon monétaire. Je suppose qu'on attendait une baisse pour acquitter mon billet. J'ai perdu ma matinée ; il s'agit maintenant d'utiliser le reste de la journée. Pericli s'est procuré deux che-