‹ Lettres sur la RussieChapitre 142 sur 156 · XV. — LE RETOUR · texte numérisé non relu

XV. — LE RETOUR

Il nous montre une grosse porte verrouillée : c'est l'entrée du harem. Hélas! le public n'entre pas ici. Les salles sont de grandeur médiocre et pauvrement ornées, mais les fenêtres donnent sur le Bosphore. Nous entrons dans une allée décorée du titre pompeux de Galerie de tableaux. C'est une nouveauté hardie, car la reproduction de la figure humaine est interdite par le Koran ; mais quelle nouveauté ! La galerie est remplie de lithographies représentant les batailles du premier empire, Napoléon à Montereau, les adieux de Fontainebleau, etc., qui seraient bien payées à 2 francs pièce. C'est un présent que Rechid pacha a fait au sultan pour l'initier économiquement aux merveilles de l'art européen. O luxe oriental, où donc vous cachezvous? Voici pourtant un kiosque de style arabe, tout incrusté de nacre et d'ébène ; en voici un autre, renfermant un trône à baldaquin doré et constellé de pierreries, qui servait de salle de réception aux ambassadeurs. Ces « chiens > n'étaient admis à parler au fils du prophète qu'à travers un grillage, et la porte par oii on les faisait entrer était surbaissée de manière à les obligerà se courber. L'un d'eux s'avisa d'y passer à reculons. La plaisanterie était risquée à une époque où des appartements demeuraient toujours préparés pour les ambassadeurs au château des Sept Tours. Aujourd'hui, les ambassadeurs entrent par des portes ouvertes à deux battants, et le sultan leur dit en français : Comment vous portez-vous? Nous déchaussons nos pan-

touiles en secouant nos illusions, nous sortons du sérail par la « Sublime Porte, » nous traversons une place déserte oii trône un platane séculaire dont le vaste tronc, creusé par le feu, sert d'hôtel garni aux vagabonds, et nous entrons dans la mosquée, jadis Téglise Sainte-Sophie.

L'immense et vénérable basilique de Justinien a la forme d'une croix grecque : son vaisseau égale, dit-on, en étendue, celui de Saint-Pierre de Rome ; mais il est vide et dépouillé. Au pied d'une chaire haut perchée, un prêtre débite un sermon à une trentaine de ûdèles accroupis en rond sur les fines nattes qui couvrent le soi. De côté et d'autre, quelques braves Musulmans font la sieste étendus tout de leur long. D'énormes écussons verts, où se lisent des versets du Koran, sont accrochés aux murailles. De longues cordes de soie, attachées aux voûtes, soutiennent, à quelques pieds du sol, des cercles en filigrane doré, où sont incrustés des verres de couleur. Des pupitres dorés, en forme d'X, portent des manuscrits du Koran. Enfin, un vieux tapis, sur lequel Mahomet faisait ses dévotions, tient la place de l'autel. Voilà toute la décoration et tout le mobilier. Des anciennes peintures à fresque, on n'a conservé que quatre chérubins gigantesques, en prenant soin de remplacer par des étoiles leurs têtes infidèles. Cependant, au fond du sanctuaire, on reconnaît encore, sous une couche de badigeon doré, les linéaments d'une colossale image de la Sainte Sagess$^ à laquelle la basilique était

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