‹ Lettres sur la RussieChapitre 143 sur 156 · XV. — LE RETOUR · texte numérisé non relu

XV. — LE RETOUR

dédiée et que nos guides ont, de leur autorité privée^ transformée en une image du Christ. Nous montons par une allée intérieure, en pente douce, pavée de cailloux, aux galeries spacieuses qui entourent la nef. Dans les grillages en fer ouvragé qui les décorent, on nous fait remarquer le chiffre de Justinien. Des mosaïques éclatantes couvrent encore les voûtes, mais les plaques dénudées sont nombreuses et elles le deviennent chaque jour davantage. Je m'explique bientôt pourquoi les mosaïques s'en vont : un mollah enturbanné, qui nous accompagne pour empêcher les dégradations, en tire de ses vastes poches quelques poignées qu'il nous ofire en échange d'un bachich (pourboire). Nous déclinons l'offre de ce préposé à la conservation du monument et nous sortons attristés de la majestueuse basilique qu'ont respectée les siècles et la barbarie musulmane, mais que les conservateurs des monuments publics de la Turquie régénérée auront bientôt réduite à l'état de squelette. Nous allons visiter encore la mosquée du sultan Achmet, dont les énormes piliers cachent des fontaines. Les chapelles des bas-côtés sont remplies de caisses et d'objets mobiliers. On dirait un magasin du mont de piété. C'est qu'en Turquie les mosquées servent de lieu de dépôt comme les temples de la Grèce ancienne et les églises au moyen âge. Le vol s'y aggravant du sacrilège, chacun vient y déposer ce qu'il a de plus précieux, et l'on inféode de mênae aux mosquées les biens immobiliers pour les assurer contre la rapacité

des voleurs privés et plus encore contre celle des voleurs publics. Cette forme primitive des banques de dépôt et des assurances a été conservée dans tout l'Orient, en attendant mieux. Nous allons jeter un coup d'œil sur la riche chapelle funéraire où sont déposés, couverts de cachemires, les cercueils du sultan Mahmoud et de sa famille, nous parcourons VElbicei Atiha, galerie des vieux costumes turcs, défroque d'un monde' qui s'en va, et nous retournons au bazar.

En passant, j'aperçois les bains de Mahmoud auxquels M. Théophile Gautier accorde une mention honorable dans son exacte et pittoresque description de Constantinople. Je me laisse induire en tentation de prendre un bain turc. J'entre dans' une vaste salle ouvrant de plain-pied sur la rue et au milieu de laquelle coule une fontaine. Autour régnent deux galeries superposées, comme des rangs de loges, et meublées délits de camp. Des linges de toutes couleurs, qui sèchent sur des cordes, complètent la décoration. Vous montez à l'une des galeries, vous vous déshabillez, on vous revêt d'un pagne, on vous chausse de gros patins en bois et on vous expédie sous la conduite d'un tellach (garçon de bain) dans une seconde salle dont la température est plus élevée, puis dans une troisième chauffée à cuire des œufs. Là, on vous étend au bord d'une fontaine, on vous masse, on vous étrille, on vous savonne, on vous inonde d'eau tiède jusqu'à ce que vous soyez propre

Page 1