XV. — LE RETOUR
comme un sou neuf; après quoi on vous ramène à votre lit de camp où l'on vous enveloppe de couvertures et où vous avez le droit de vous reposer en fumant le chibouque ou le narghilé et en dégustant de pur moka dans des dés à coudre. Ces diverses opérations ont certainement leur charme, et pourtant j'ai passé aux bains Mahmoud le plus désagréable quart d'heure de ma vie . Mais ce n'était point la faute des bains Mahmoud. Voici l'affaire. J'avais confié, en entrant, ma bourse contenant 5 ou 600 francs, ma montre et mon portefeuille à Pericli, qui m'avait charitablement provenu qu'on vole beaucoup aux bains tur®s. Pericli empoche le tout, il me livre au tellack, m'escorte jusqu'au purgatoire de la deuxième salle et disparaît. Voicî, tout d'un coup, qu'une idée lugubre se fait jour à travers mon cerveau. Si Pericli était un voleur ! Pericli est officieux, bon enfant et il confectionne admiraUement la limonade, mais je ne connais pas Pericli. Il s'est emparé de moi au bateau à vapeur, personne ne me l'a recommandé et il ne s'est recommandé de personne. D'ailleurs, Pericli est Grec! Il a ma bourse, il a ma montre, il a mon portefeuille. Il peut aller au bateau des Messageries réclamer mon bagage, peut-être même s'en aller à ma place. Qui sait s*il n'a point pris la précaution infernale de m'enlever mes habits? Je ne puis demeurer plus longtemps dans une si cruelle incertitude et je supplie mon tellach d'abréger ses opérations. Le bourreau se contente de pousser des cris
inarticulés, il m'échoue comme un phoque au bord d'une fontaine et il s'en va accommoder un autre client. Un mortel quart d'heure s'écoule ; enfin mon tellack revient à moi, il me brosse et me rebrosse sans se presser jusqu'à ce que je sois baigné à point. Il me reconduit alors à la galerie, où il me jette sur un lit de camp en m'entortillant dans une couverture. Je cherche mes habits. Mes habits ont disparu. Je les demande, en me servant d'une mimique expressive, à un vieux Turc, orné d'un nez de perroquet comme tous les vieux Turcs, qui garde les lits de camp. Cet odieux vieillard se contente de me renfoncer dans ma couverture, en laissant échapper des sons gutturaux. J'insiste. Il me jette sur la tête et sur les épaules une seconde couverture, en me lançant des regards farouches. Je me décide à prendre patience, dans la crainte d'une troisième couverture. Et point de Pericli ! Voilà une aventure. San» argent, sans habits, au fond d'une tanière du vieux Stamboul, entouré d'ennemis sanguinaires du nom chrétien, comment vais-je regagner je ne dis point le faubourg de Schaerbeek qui m'apparaît comme dans un rêve, mais simplement Pera ? — On s'apercevra peut-être de ma disparition à V Hôtel de V Empire Ottoman. — Mais non ! ce sinistre Pericli n'aura pas manqué d'aller y réclamer mon sac de nuit, en disant que je pars ou que je vais me loger ailleurs. Personne ne viendra me demander, et il le sait bien, cet infâme Pericli, car il ne m'a pas perdu de vue de-