‹ Lettres sur la RussieChapitre 145 sur 156 · XV. — LE RETOUR · texte numérisé non relu

XV. — LE RETOUR

puis ma descente du bateau. Dans quelques mois peutêtre, le chargé d'affaires de Belgique adressera une demande officielle au gouvernement turc, à l'effet de faire rechercher un de ses nationaux égaré dans le vieux Stamboul, une aiguille perdue dans une meule de foin ! Le gouvernement turc s'y prêtera de bonne grâce, tout en faisant des observations judicieuses sur l'imprudence des Européens qui s'aventurent dans le vieux Stamboul sans respecter toujours, comme il conviendrait, les susceptibilités de la jalousie musulmane. Six mois après, on informera notre chargé d'affaires qu'un Européen a été, en effet, poignardé et jeté dans le Bosphore pour avoir soulevé le voile d'une hanoun. Rapport du chargé d'affaires. Faits-divers dans les journaux belges. Les journaux libre-échangistes jettent un voile sur cette malheureuse affaire. Les journaux protectionnistes, au contraire, signalent le fait en l'enjolivant de leurs réflexions, pour donner à réfléchir sur la moralité de leurs adversaires. — Et ce misérable Pericli qui ne revient pas. Si j'appelais au secours ! Je profite d'un moment où l'homme au nez de perroquet a le dos tourné pour me soulever sur nion lit et plonger mes regards dans la salle. Je n'aperçois que des Turcs accroupis qui font le kief en roulant de gros yeux de faïence. Plus d'espoir ! Le tellack et l'homme au nez de perroquet sont de connivence avec Pericli. Je ne sortirai pas vivant de cette caverne. La nuit va venir. Dans quelques heures, je serai en train de donner des

conférences sur Téconomie politique aux poissons du Bosphore. Abominable Pericli !

Eh bien ! je le calomniais affreusement, ce bon, cet honnête, ce candide Pericli. Pericli était la perle des guides et le plus vertueux des Grecs. Le voici qui rentre en se dandinant dans la salle. Je le trouve beau comme Antinoiis et majestueux comme Achille. Il ne dit qu*un seul mot à mon gardien au nez de perroquet, et ce vieillard farouche me rend mes habits d'un air gracieux. Enfin, lui-même, Pericli, met le comblé à ses bontés en me restituant ma bourse, ma montre et mon portefeuille, qu'il ne tenait qu'à lui de garder. Après quoi, il daigne me demander :

— Eh bien, monsieur, comment trouvez-vous les bains turcs ?

— Pas mal, Pericli, pas mal ! Mais il y fait trop chaud. Nous retournons à Galata, et là je prends le bateau à

vapeur pour Buyukdéré, où j'ai une lettre de recommandation à remettre. Je passe ma soirée en pleine civilisation, sous le charme de ce qu'elle peut offrir de plus aimable et de plus gracieux. Le tableau qu'on me fait de la situation de la Turquie n'a rien, hélas ! de bien consolant. Le désordre, le gaspillage, l'oppression fiont partout. L'armée n'a pas été payée à Constantinople depuis trois mois, les fonctionnaires civils depuis cinq. Dans les provinces, il y en a qui n'ont pas vu "depuis dix-huit mois la couleur des caïmés du trésor public. Les impôts sont engagés pour la plupart en ga-

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