‹ Lettres sur la RussieChapitre 146 sur 156 · XV. — LE RETOUR · texte numérisé non relu

XV. — LE RETOUR

pantîe des emprunts fournis par les banquiers de Pera. Le gouvernement n'en touche pas un sou. Ses créanciers les perçoivent d'une main, pour lui en prêter de nouveau le montant de Tautre, avec la surcharge d'un intérêt usuraire. Encore si l'on travaillait à restaurer les finances, en introduisant une sévère économie dans les dépenses I Mais les choses vont de mal en pis. Le sultan est affligé de la manie des bâtisses, et ses 800 houris ont des comptes ouverts chez les rusés Arméniens du Bazar. Le malade agonise dans son boudoir décoré par MM. Sechan et Desplechin, et jusqu'à présent les médecins d'Europe n'ont su trouver aucun remède à son mal. Pis encore. Chaque fois qu'ils lui ont administré leurs potions, le mal a empiré. C'est que décidément le malade est incurable ! — Ce langage ne me persuadait pas, je l'avoue. D'abord qui est le malade ? La Turquie ? Non ! à coup sûr. La population bigarrée de ce vaste empire me paraît toute exubérante de sève et de vie. Les Arméniens sont d'admirables négociants, les Grecs leur disputent la palme pour le commerce, et comme navigateurs ils sont sans rivaux ; les Bulgares sont laborieux et patients ; la population musulmane ellemême, que l'on renvoie en Asie d'un seul coup de plume, se distingue par son honnêteté et ses goûts paisibles ; elle excelle dans les travaux sédentaires et elle pourrait constituer une estimeble et utile classe d'artisans* Sans doute, ces Turcs honnêtes et bons deviennent des fonctionnaires corrompus et tyranniques ; mais sont-ils

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les seuls que le pouvoir, ce grand corrupteur, rendent insolents et vils? Où donc trouve-t-on des êtres officiels qui ne soient point convaincus que le public est fait pour le fonctionnaire et non le fonctionnaire pour le public ? Où en trouve-t-on encore qui ne se paient point eux-mêmes, en s'allouant une honnête commission pour la peine, quand on néglige de les payer ? Le malade, ce n'est donc pas la Turquie, c'est le gouvernement turc. La distinction est essentielle. Maintenant, est-il vrai que la situation de ce malade soit désespérée ? Rien n'est plus certain; s'écrie-t-on de toutes parts, et la preuve, c'est que tous les remèdes d'Europe ont aggravé son maL Oui, mais quels remèdes l'Europe lui a-t-elle administrés? La conscription, la centralisation, la paperasserie et les gros budgets. Autrement dit, l'Europe a ajouté ses propres infections à celles donc souffrait déjà le « malade », et elle s'étonne qu'il ne guérisse pas ! Le miracle serait qu'il guérît. Qu'elle l'engage à congédier les neuf dixièmes de ses fonctionnaires et à remplacer ses rédifs par de bons gendarmes ; qu'elle supplie le sultan de rabattre d'un pauvre zéi'o le chiffre de ses houris, en se bornant pour le reste à « laisser

faire » la nature, et je réponds de la guérison du ma-

lade. Mais ce serait trop simple. Les hommes d'Etat, les diplomates et les héros n'y trouveraient pas leur compte, et la question d'Orient appartient, de par le droit^ au travail, aux hommes d'Etat, aux diplomate^ et aux héros. N'en parlons plus !

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