MOSCOU
Saint-Pétersbourg. — Les traîneaux et les Istvoschicks , — Le mouvement des esprits. — Panorama de Moscou. — Les établissements de thé. — Les orgues et les horloges à. musique. —
' Les tableaux vivants.
Moscou, 20 mars 18G0.
Je n'ai passé que quatre jours à Saint-Pétersbourg, et quoique je n'aie pas visité le moindre monument, je ne crois pas avoir perdu mon temps. Les monuments et les collections ont leur charme sans doute, et je conçois qu'un voyageur consciencieux tienne à contempler l'hippopotame empaillé et la baleine du Musée de Bruxelles, le manteau de plumes de Montezuma, le paletot amarante du roi Charles II , et les chevaux d'Albert et d'Isabelle recouverts de leur peau et de leur harnachement originaux, qui font le plus bel ornement de la collection historique de la porte de Hal. Mais les
hippopotames empaillés et les manteaux de Montezuma
ne tiennent, après tout, qu'une assez petite place dans l'existence d'un peuple, et c'est la Russie vivante, pensante et agissante que je suis venu voir. Saint-Pétersbourg n'a rien de caractéristique : c'est Berlin sur une échelle grandiose. Les palais et les autres édifices publics ont des proportions colossales, mais les places •sont si vastes, les rues si larges et les perspectives si étendues, que ces géants d'architecture ne semblent pas excéder la taille ordinaire. Des traîneaux détentes formes se croisent par centaines dans les rues, emportant des bourgeois en pelisses et en casquettes de loutre ou des dames emmitouflées dans leurs fourrures, qui charchent à dérober leur visage au tranchant acéré de la bise. Ces véhicules sont, il faut bien l'avouer, d'une simplicité un peu primitive; vous j êtes exposé à toutes les injures d'un ciel inclément, le nez à deux ou trois pouces de la plaque de cuivre numérotée que votre istvoschik porte sur le dos, — car on numérote ici les cochers et non les voitures — et vous allez à la diable de cahot, en cahot, pour peu que la route soit mauvaise» Mais vous allez vite, et vous ne payez pas trop cher» En général, les traîneaux appartiennent à des paysans qui n'ayant rien à faire chez eux pendant l'hiver, vont passer cette rude saison à Pétersbourg ou à Moscou et qui se tiennent pour satisfaits s'ils parviennent à subsister euxetleur cheval jusqu'au printemps en mettant de côté 5 ou 6 roubles. On prétend que Moscou seul en possède jusqu'à 10,000 dans les mois d'hiver.