III. — MOSCOU
Ils affluent un peu moins à Pétersbourg depuis que l'administration a eu Tidée maleneontreuse dé les soumettre à une taxe. Cette taxe (15 copecks ou 60 centimes) est une occasion continuelle de conflits entre ristvos- -ciiik et le bourgeois, surtout lorsqu'il s'agit de distances un peu longues. On ne l'observe guère, à la vérité, et on ne manque jamais de faire son marché avant de mettre le pied dans un traîneau, mais elle n'en a pas moins contribué à diminuer Taffluence des istvoschikset par conséquent à faire hausser le prix de leur marchandise en la rendant plus rare. A Moscou, au contraire, où le marché aux traîneaux est demeuré parfaitement libre, c'est vraiment merveiUe de voir à quel point cette denrée indispensable abonde. Vous sortez à 2 ou 3 heures du matin d'une soirée quelconque, dans n'importe quel quartier de cette immense ville qui n'a pas moins de 15 verstes de longueur et 42 verstes (environ 42 kil.) de pourtour; vous vous trouvez au milieu d'un labyrinthe de rues qui vous sont aussi inconnues que le Kamtchatka ou les steppes des Kirghises, il ne passe pas un chat, mais vous n'en êtes pas moins certain d'être rendu exactement à votre domicile. Vous criez : Istvoschik ! en traînant la voix sur l'o de la manière la plus musicale possible, et aussitôt vous voyez sortir des angles des pereouloks (petites i:ues) avoisinantes, un, deux, trois, quatre fantômes barbus qui se mettent en devoir de se disputer votre clientèle. Un libre débat s'engage, vous mettez dans
votre main un, denx ou* trois grivniks (le grivnik vaut dix copecks) selon la distance, et vous donnez la préférence à celui des concurrents barbus qui accepte le premier votre offre et qui vous paraît le plus rassurant. Les autres s'éloignent sans murmurer, et vous filez avec la rapidité d'une ûéche, à la surface des immenses Vagues de neige qui couvrent les rues. C'est absolument comme si vous naviguiez dans un canot sur une ' mer houleuse . Quelquefois votre istvoschik est un digne paysan fraîchement débarqué à Moscou, qui ne connaît pas mieux la ville que vous ne la connaissez vous-même, mais il ne doute de rien le brave homme, il va droit son chemin, en se tournant de temps en temps pour vous adresser un petit discours plein d'éloquence. Quand ce manège se prolonge un peu trop, vous vous livrez à une pantomime de plus en plus expressive, et si elle n'aboutit à aucun résultat satisfaisant, vous abandonnez ce conducteur qui a besoin d'être conduit. Vous recommencez à crier : Istvoschik! et vous finissez toujours . par arriver. Voilà les fruits de la libre concurrence, et je me demande si les plus beaux règlements du monde réussiraient aussi bien à résoudre le problème d'assurer la circulation. Même en matière de. traîneaux ou de fiacres, ce qu'il y a de plus simple et de plus efficace, n'est-ce pas de laisser faire ?
A Pétersbourg, comme à Berlin, je me trouve introduit d'emblée au milieu d'un cercle d'esprits libéraux et progressistes, pleins d'entrain et de verve, qui