III. — MOSCOU • SQ
poussent de leur mieux à la roue des réforme». Je demeure presque abasourdi à l'aspect de la vie intellectuelle qui déborde de toutes parts» Je ne reviens pas de la liberté et de la hardiesse, je suis charmé d'ajouter aussi de la finesse et du bon sens avec lesquels on discute sur toutes choses. Cela s'explique cependant* Sous le règne de Nicolas, le silence 'était à l'ordre du jour. La société russe ressemblait à une troupe d'oiseaux chanteurs, magnétisés par un aigle au bec crochu et aux serres redoutables. Les pauvres oiseaux se tenaient serrés les uns contre les autres, effarés et tremblants, sans oser ouvrir le bec. Aujourd'hui que la terrible apparition s'est évanouie, c'est à qui jasera, à qui chantera ; on est tout assourdi de ces fusées de notes claires, perçantes, spirituelles et joyeuses. En cinq années sinon de liberté, du moins de tolérance, on a plus parlé, on a plus écrit en Russie qu'on ne parlait et surtout qu'on n'écrivait auparavant en un demi-siècle. Toutes les grandes questions qui dornaaienl sous le règne de Nicolas, émancipation des serfs, /réforme administrative et financière, réforme douanière, amélioration de la justice par la publicité des débats des tribunaux, etc., etc., ont surgi à la fois, et elles ont servi de pâture abondante à un public qui sortait d'un carême intellectuel de trente ans. Aussi, Dieu sait avec quel appétit il s'est jeté sur cette chair fraîche! Sans doute, il ne s'en est pas donné autant qu^ l'aurait voulu. Car la censure y a mis bon ordre.
Mais en dépit de la censure et du vieux personnel bureaucratique qui se livre à toutes sortes de prédictions lugubres à Taspect de cette marée montante des idées nouvelles, on discute et les questions marchent ! Je suis étonné aussi de la composition du cercle d'esprits progressistes au milieu duquel je me trouve jeté. Ce sont des hommes de lettres, des agents supérieurs de l'administration et de grands propriétaires, possédant qui 1,000, qui 2,000 paysans et davantage, le tout mêlé, confondu sur le pied d'une parfaite égalité. C'est qu'en Russie la noblesse, à quelques exceptions près, est restée véritablement à la tête de la nation, et, qu'en laissant à part l'aristocratie anglaise, on n'en pourrait trouver en aucun pays de plus intelligente et de plus éclairée. Comme la jeune noblesse française d'avant 89, elle est à la tête du mouvement, et bien qu'elle ne soit pas tout à fait rassurée sur les suites du grand changement que l'émancipation des serfs va introduire dans sa situation, bien que quelques-uns de ses membres exagèrent beaucoup leurs craintes, en se complaisant dans des comparaisons plus ingénieuses qu'exactes entre la France de 1788 et la Russie d'aujourd'hui, elle seconde, de tout son pouvoir, les intentiens généreuses de l'Empereur, elle les devance .même, et vous serez surpris du libéralisme chevaleresque qui a inspiré, par exemple, les manifestations de la noblesse de Tver, et les vœux de celle de Vladimir. La noblesse de Vladimir déclare hautement