‹ Lettres sur la RussieChapitre 19 sur 156 · III. — MOSCOU · texte numérisé non relu

III. — MOSCOU

. reculer. Il faut bivouaquer ainsi pendant 12 heures, 24 heures, quelquefois davantage, en payant les moindres provisions à des prix de famine. Le chemin de fer de Saint-Pétersbourg à Moscou ne rapporte pas, asswflre-t-on, 1 p. cent du capital employé à sa construction ; mais il ne faut pas oublier qu'il a été construit et qu'il est exploité par le gouvernement.

A tout seigneur tout honneur. En arrivant à Moscou, votre première visite est pour le Kremlin. Si vous vous êtes représenté quelque vieille forteresse noire et massive, d'un caractère semi-barbare, vous éprouverez une déception amère. Le Kremlin renferme des palais et des habitations de tous les styles, mais qui se ressemblent, hélas ! en un point : c'est qu'ils sont uniformément et fraîchement badigeonnés de blanc ou de jaune. Que voulez-vous? Il faut bien que l'administration tienne ses monuments propres ! Ne vous laissez pas décourager toutefois par ce badigeonnage, traversez la grande cour, où sont entassés les 900 canons pris sur les Français dans la retraite de 1812, sans compter les gros canons bizarres pris sur les Turcs ou sur les Persans, jetez un coup d'œil sur la grosse cloche cassée d'Ivan Véliki^ la merveille populaire de Moscou, et arrêtez-vous sur la terrasse qui domine la Moscowa, puis regardez de tous vos yeux, la chose en vaut la peine ! Aussi loin que votre vue peut porter, vous apercevez des tours, des cloches ou des clochetons, isolés ou par groupes, surmontés de dômes verts, bleus, multicolores, le plus

grand nombre argentés ou dorés. Il y en a qui ressemblent à de grosses poires la queue en Tair, d'autres à des artichauts, d'autres à des ananas ou à d'énormes fraises. Les édifices qu'ils surmontent, ronds, carrés, ovales, trapézoïdes, et tout ce qu'il vous plaira, sont peints en vert de mer, en bleu tendre, en rouge vif ou bien encore décorés d'immenses fresques de teintes éclatantes. C'est la plus merveilleuse débauche de formes et de couleurs qu'on puisse rêver. Au-dessous, c'est un monde de maisons en bois ou en briques, bâties çà et là, à l'aventure, comme s'il s'agissait d'un campement et non d'une ville. Ces maisons, qui n'ont, en général, qu'un rez-de-chaussée et rarement plus d'un étage sont, pour la plupart, séparées par des jardins, des cours' ou des allées. Le Kremlin est à peu près au centre; à côté s'étend la ville chinoise [Kitai Gorod), avec son vaste Gostinoi-dvor (bazar) aux galeries massives et ramassées, et son enceinte murée ; puis vient la ville proprement dite qui entoure le Kremlin et la Kitai Gorod, puis un boulevard intérieur, puis une seconde ville, un second boulevard, et encore, toujours des maisons et des églises; dans le lointain, des bois, d'immenses espaces vides et même des lacs ; à vos pieds la Moscowa, assez maigre filet de glace qui sépare la ville en deux parties inégales. Telle est, dans son aspect général, la vieille capitale des Tzars, avec ses 360,000 habitants qui tiennent plus de place que les 1 500,000 âmes, entassées dans l'enceinte de Paris,

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Les maisons sont de tous les styles possibles et impossibles ; mais, chose bizarre, le style classiqne domine : TOUS n'apercevez que frontons, portiques et colonnades doriques, ioniques, corinthiens ou toscans, et je tous laisse à penser comme cette architecture à la grecque ou à la romaine se marie avec le style oriental des églises. C'est TEurope et l'Asie qui jurent de se Toir accouplées. A la Térité, la couleur s'est mise de la partie pour rapprocher un peu les genres. Derrière un portique à colonnes blanches resplendit, par exemple, une maison rouge avec des Tolets et un toit Terts. Dans les quartiers marchands, les façades sont bariolées et imagées, à faire le désespoir de nos conseillers communaux Toués au blanc de lait ou au jaune serin. Au printemps, lorsque les feuilles poussent à Tue d'œil, lorsque les arbustes se couvrent de fleurs, ces tons criards s'adoucissent, et Moscou ressemble alors à un gros bouquet tout brillant de rosée dans une immense corbeille de verdure. [ Mais hélas ! nous ne sommes pas au printemps et, pour le moment, Moscou est à demi enterré sous une couche de neige de plusieurs pieds d'épaisseur, qu'un terrible et désastreux chasse-neige ne va pas tarder à épaissir encore. De mémoire d'homme on n'a vu un hiver aussi neigeux. Les toits plient sous le faix, les dômes dorés des églises sont recouverts d'une housse blanche; les rues sont houleuses comme une mer labourée par les rafales, et les traîneaux ressemblent à des nacelles qui ondulent sur les vagues de neige; des milliers de

soldats et de dvorniks (portiers), la pelle à la main, entreprennent contre Tennemi une lutte inégale; des centaines de traîneaux de paysans emportent, à raison de 25 copecks la charge, des monceaux de neige et de glace que d'autres monceaux auront remplacés le lendemain. Les piétons pataugent enveloppés dans leurs pelisses ou dans leurs touloupes (houppelandes de peaux de moutons). Seuls, les corbeaux, les pigeons et les moineaux se promènent à la surface de cette mer de neige, en se dérangeant à peine pour les traîneaux et les passants. Ce n'est rien exagérer que d'évaluer à plusieurs centaines de mille les corbeaux qui ont élu domicile à Moscou, oii je les soupçonne de former la division la pliis importante et la plus active de l'utile corporation des balayeurs; les pigeons jouissent des mêmes privilèges et immunités que les corbeaux, ils en sont redevables à un préjugé naïf du bon peuple russe qui ne veut pas manger l'oiseau du Saint-Esprit; les moineaux sont tolérés par dessus le marché. Jetons encore un regard sur les petites chapelles byzantines et les grossières images dorées devant lesquelles la foule dévote fait brûler force cierges et d'innombrables petites bougies ; un autre regard sur les boutiques, remplies de poissons gelés où trône derrière un rempart de tonneaux de champignons séchés et de terrines de champignons marines, le monstrueux esturgeon du Volga, du poids de 1,000 à 1,200 livres, qui fournit le caviar, et allons nous reposer dans un établissement de thé.

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