III. - MOSCOU
L'établissement de thé est une espèce de café-restaurant où Ton vous sert au son de Torgue, et par Tintermédiaire de garçons entièrement vêtus de calicot blanc, bonnet compris, de Teau-de-vie, des liqueurs, des plats nationaux et même du thé, le tout à des prix abusifs. Exemple : la viande coûte à Moscou 8 et au maximum 10 copecks (40 centimes) la livre de 409 grammes. Eh bien, une simple côtelette de veau se paye à l'établissement de thé 45 copecks. Ainsi du reste. Vous voyez que la façon coûte ici plus cher que la matière première. Mais les établissements de thé sont taxés à outrance par les fermiers de Teau-de-vie qui leur font payer jusqu'à 50,000 fr. par an le droit de vendre des liqueurs; il y a un nombreux artel de garçons, uniformément recrutés dans le gouvernement de Jaroslaw, dont c*est la spécialité, et répondant les uns des autres ; enfiu l'orgue est un monument qui coûte jusqu'à 60 ou 80,000 fr. Ces orgues moscovites n'ont pas moins d'une centaine d'airs sur leur rouleau. On ne les fabrique qu'à Moscou, où cette branche d'industrie a atteint un haut degré de perfection. Au sommet de l'orgue, j'aperçois un cadran d'horloge, sans aiguilles. Ce cadran, c'est toute une histoire. Il n'y a pas bien longtemps que le général Z . . , gouvernait Moscou avec un blancseing de l'empereur Nicolas, qui n'aimait pas Moscou. Un beau jour, le général Z..., obéissant, dit-on, aux suggestions des fermiers de l'eau-de-vie, mécontents de la concurrence que faisaient à leurs cabarets les éta-
blissements de thé, s'avise de défendre aux susdits établissements d'avoir des orgues. Les maîtres de thés (comme nous dirions les maîtres de cafés) se rendent en troupe chez le général pour lui remontrer respectueusement que les orgues n'ont rien de révolutionnaire, et la preuve, c'est qu'elles sont permises même à Saint- Pétersbourg. — Je suis gouverneur de Moscou, répond sévèrement le général, et je n'ai pas à m'occuper de ce qui se fait à Saint-Pétersbourg. Laissez-moi tranquille ! — Et les maîtres de thés de s'en aller, le cœur gros d'amertume, et les orgues de se taire et les consommateurs de cesser de consommer. Mais voici qu'un maître de thé, plus avisé que ses confrères, a Tidée ingénieuse d'ajouter un cadran d'horloge à son orgue et de faire bravement jouer cette horloge à musique. Les consommateurs reviennent en. masse. Mais la police ne manque pas d'accourir à son tour. — Les orgues sont prohibées, je ne l'ignore pas, s'empresse de déclarer avec componction le maître de thé, et Dieu me préserve de contrevenir aux ordonnances de S. Exe. le général gouverneur; mais les horloges sont permises, et ceci n'est pas autre chose qu'une horloge à musique. La police se retire sans rien résoudre, et l'on se hâte de transformer partout les orgues en horloges à musique. Cependant, il y a apparence que le général aurait prohibé les horloges comme il avait prohibé les orgues, si le bienheureux saint Rouble n'était intervenu à propos pour arranger TafTaire. Et voilà pourquoi les horlo-