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SÉJOUR A MOSCOU

Le chasser-neige. — La vie intérieure. — La maison. — La chambre à coucher. — La salle à manger. — L'avant dîner et le dîner. — Pourquoi on ne fume pas dans les rues. — Les banderolles, — Le Théâtre. — Les clubs. — Les salons. — Les dames russes. — Un trait caractéristique de la barbarie moscovite.

Saint-Pétersboorg, SO avril 1800.

J'ai séjourné prés de deux mois à Moscou , du 24 février au 17 avril, ou, suivant le style russe qui est de douze jours en retard sur le nôtre, du 12 février au 5 avril. La saison était rude, même pour les habitués ; le thermomètre descendait jusqu'à 30 degrés Réaumur au-dessous de zéro, et la neige menaçait Moscou du sort de Pompeï et d'Herculanum. Le chasse-neige sévissait avec une férocité telle qu'un train du chemin de fer de Saint-Pétersbourg est demeuré pendant quatre jours quasi enseveli au milieu de la campagne, et que la mesure de bois de trois archines cubes a

haussé en une semaine de 18 fr. à 62 fr. par suite de

la difôculté, disons mieux, de Timpossibilité des transports. Autre fait divers : Une femme des environs de Moscou descend, le matin, dans sa cour. Le chasse* neige l'aveugle et la suffoque, elle ne retrouve plus la porte de sa maison, et elle meurt ensevelie dans la neige. Voilà un climat! On ne sort guère par cette température. On vit calfeutré chez soi, dans des appartements chauffés au four et garantis contre l'invasion du froid par des double-portes qu'on ouvre le moins possible, et des double-fenêtres qu'on n'ouvre jamais. Comment vit-on?

Chaque famille aisée à Moscou et dans la plupart des villes de la Russie — Saint-Pétersbourg et Odessa font exception — occupe une maison entière. Les maisons sont bâties en briques, plus souvent en bois, et couvertes avec de la tôle enduite d'une couche verte d'oxyde nitrogénique de fer. Ces divers matériaux renchérissent de plus en plus; les briques, par exemple, se vendent jusqu'à 23 roubles le mille; le prix de revient des maisons augmente et le taux des loyers va croissant dans une progression alarmante. Comme le terrain n'est pas bien cher, chaque maison s'étend à son aise au lieu d'accumuler étage sur étage. Les pièces sont vastes et placées en enfilade — antichambre, salle à manger, salon et chambre à coucher. Vous déposez dans l'antichambre pelisse, casquette et galoches, vous traversez la salle à manger et vous êtes

troduit dans un salon richement tendu de soie et

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rempli de plantes de serre. En revanche, les objets d'art sont rares. Trop souvent aussi les tentures ont subi maint accroc, et lorsque vous examinez les choses de près, vous vous apercevez que si l'ensemble ne manque pas d'ampleur, le détail est négligé. Cependant les domestiques foisonnent ; mais la propreté ne oroît pas toujours dans une maison avec le nombre des domestiques, pas plus que la sécurité ne croît nécessairement dans un Etat avec le nombre des agents de police et des soldats. Ces domestiques, pour la plupart des serfs sans terre, sont simplement campés dans la maison ; ils n'y gont point casés. Ils se couchent où cela se trouve, sur le plancher, sur un banc, sur une malle, vêtus ou non vêtus, et Ton conçoit que ce système de couchage, ou pour mieux dire cette absence de système de couchage, laisse bien quelque chose à désirer au point de vue de l'ordre et de la propreté. De là probablement la multiplication excessive de certains insectes plats, qui infestent la Russie de l'un à l'autre bout, attestant une fois de plus la vérité du fameux axiome de Malthus sur la population. Les Russes de toutes les classes paraissent, du reste, assez peu sensibles aux appâts d'un lit bien fait. Il est bien rare qu'un célibataire pousse le sybaritisme jusqu'à s'acheter un bois de lit. Son grand canapé recouvert de cuir vert lui suffit. Deux coussins, un drap de lit plié en deux et une légère couverture, voilà tout son attirail de nuit, que son domestique s'empresse de faire disparaître le matin.

Les gens mariés s'installent d'une manière plus corn* plète, mais encore ne paraissent-ils pas savoir parfai* tement à quoi une chambre à coucher peut servir, car ils la réduisent volontiers à son expression la plus simple. Les lits avec leurs accessoires sont dissimulés derrière un paravent ou une cloison à mi-hauteur de muraille, et le reste de la pièce fait Tofôce d'un salon complémentaire. Le seul meuble caractéristique qui décore le petit sanctuaire intime, abrité par le paravent, c'est une armoire à glace remplie d'images saintes, devant lesquelles brûle incessamment une bougie ou une lamponette. Ces images en style byzantin sur fond d'or sont généralement fort anciennes, elles se lèguent pieusement de génération en génération, et elles font souvenir des Dieux Lares ou des Pénates.

Dans les familles oh l'on a adopté les habitudes européennes, on déjeune de bonne heure, on fait le lunch à midi et l'on dîne à 6 heures. Le thé joue un rôle important avant, pendant et après ces divers repas, et ce thé, qui arrive par la voie de Kiakhta, est excellent. Mais il coûte horriblement cher. Il est impossible de s'en procurer de passable à moins de 3 roubles (11 à 12 fr.) la livre. Aussi les libre-échangistes moscovites réclament-ils avec instance la levée de la prohibition du thé de Canton, qui serait moins bon peut-être, mais qui coûterait moitié moins. Par malheur, il y a à Moscou une douzaine de gros marchands ui ont entre les mains le monopole du commerce du

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