IV. — SÉJOUR A MOSCOU
thé et qui sont parvenus jusqu'à présent, en invoquant dit-on le bienheureux saint Rouble, à enrayer cette réforme salutaire. Le gouvernement paraît cependant bien décidé à passer outre, et on annonce pour Tannée prochaine la levée de la prohibition. Je viens de dire que le thé est excellent. C'est d'abord à cause de la qualité supérieure de la matière première, c*est ensuite à cause de la façon. Le samovar y est certain.ement pour quelque chose. Le samovar est une grosse bouilloire en cuivre rouge que traverse un tube vertical, au fond duquel on place du charbon de bois. Le charbon s'allume, l'eau bout et demeure bouillante ; on tourne le robinet et le thé se fait dans une toute petite théière. On le verse dans des tasses ou dans des verres, on y ajoute une tranche de citron, du rhum, ou du lait, ou une liqueur rouge extraite d'une baie sauvage, ou mieux encore on n'y ajoute rien ; et l'on a un breuvage délicieux, qui réchauffe en hiver et rafraîchit en été. Les amateurs modérés boivent par jour une demidouzaine de verres de tchai; les exaltés, et ils sont nombreux, vont jusqu'à deux douzaines. Que l'on juge de l'extension que pourrait prendre cette consommation hygiénique, si le thé à bon marché cessait d'être prohibé? Il est vrai que la cherté du sucre est un autre obstacle à l'accroissement de la consommation du thé,car en Russie aussi il y a un sucre national à protéger... Revenons au thé. On le fait d'après les meilleurs principes en Russie ; mais comme en ce monde la vanité se
glisse jusque sous les feuilles de ihè^ c'est un monopole que Ton s'attribue volontiers. On nous plaint, par exemple, nous autres Occidentaux, d'être réduits à boire du thé bouilli et assaisonné à la vanille. Mais que voulez-vous ? M. Joseph Prudhomme, qui est certainement un bourgeois éclairé, n'a-t-il pas conservé la ferme conviction que le mets favori du peuple russe, c'est la chandelle.
Nous allons savoir à quoi nous en tenir sur ce point délicat. Voici un domestique tout de noir habillé, ganté frais et cravaté de blanc, qui prononce la phrase sacramentelle : le dîner est servi. Vous vous empressez d'offrir le bras à une dame, mais la route n'est pas longue; en quelques pas, on vous amène devant une petite table chargée de flacons d'eau -de-vie, d'assiettes de caviar, de poisson salé, de saucissons, d'olives et de fromage. On vous offre le vodka (eau-de-vie), apéritif obligé de tout dîner russe. Si vous n'êtes pas prévenu, vous vous bourrez consciencieusement des mets de la petite table. Vous vous étonnez bien un peu sans doute qu'on vous fasse dîner debout et sur le pouce, et vous vous livrez à des considérations mélancoliques sur la frugalité moscovite. Mais enfin vous vous êtes sagement fait une loi de vous conformer aux habitudes du pays, et vous vous résignez à dîner de caviar et de salaisons, plutôt qu'à jeûner. Le caviar, d'ailleurs, quoique ressemblant d'une manière fâcheuse à du cirage anglais, n'est pas un mets à dédaigner, surtout quand il est