‹ Lettres sur la RussieChapitre 25 sur 156 · IV. — SEJOUR A MOSCOU · texte numérisé non relu

IV. — SEJOUR A MOSCOU

de la maison, on donne une cordiale poignée de main au maître du logis — jadis on l'embrassait; — on prend du café, ou du thé — de préférence du thé, et Ton se met à fumer à outrance des cigares et des cigarettes. Comme il est défendu de fumer dans les rues, par la raison péremptoire que l'empereur Nicolas ne pouvait souffrir le tabac, on se dé(k)mmage dans les maisons, et . les dames ne s'y opposent point. Quelques-unes même prêchent d'exemple, quoique la mode des paœitos ait cessé d'être bien portée. Tabac, cigares et cigarettes ne peuvent être vendus que dans des paquets ou des boîtes enveloppées de banderolles fiscales. Ces banderoUes ne sont pas sans analogie avec nos timbres-^ n-dos, et elles s'appliquent de telle façon qu'il faut les briser pour ouvrir le paquet ou la boîte. L'impôt sur le tabac se perçoit ainsi avec une grande simplicité. Malheureusement, le fisc fait payer ses banderolles à un prix abusif; — sur un paquet de cigares, que vous payez 23 copecks, par exemple, la banderolle compte pour 7 copecks, soit pour le tiers environ. Aussi la fraude est-elle grande et le produit de l'impôt insignifiant en comparaison de ce qu'il pourrait être. Si le prix des banderolles ne dépassait pas 5 0/0 du coût de la marchandise, il y a apparence que la fraude serait à peu prés nulle, que les consommateurs y gagneraient et que le fisc n'y perdrait rien. Pour le dire en passant, ce système ne pourrait-il pas être appliqué à la plupart des impôts indirects, en attendant le jour bienheureux

où les gouvernements, rédaits au simple office d'assureurs de la propriété et de la liberté, se contenteront d'une prime proportionnée à l'importance du capital assuré et des risques courus? Pourquoi les spiritueux, le sucre, le thé, le café ne se vendraient-ils pas sous banderoUes? La douane fiscale elle-même cesserait d'être nécessaire, et l'on pourrait l'envoyer rejoindre le système prohibitif, l'octroi, la torture, l'impôt du sang et les autres procédés primitifs du vieux gouvefrnementalisme.

Mais ne nous laissons pas égarer par les feux follets de l'utopie et revenons à Moscou. Vous avez dîné, pris le thé, fumé, refumé et fait la sieste au besoin. Il s'agit d'achever la journée. Vous avez le choix entre le théâtre, les clubs, les petites soirées et les raouts. Nous

sommes en carême. Le théâtre ne peut vous offrir que des tableaux vivants et des concerts. J'ai déjà parlé des tableaux vivants qui constituent ici le maigre de l'art dramatique. Les concerts de la troupe italienne de Pétersbourg ont été fort suivis. Ceux de Vieux temps ne l'ont pas été moins. J'en puis parler deauditu. Quoique les prix fussent excessifs — 20 roubles, 75 francs par loge, — la salle était comble, et notez bien qu'on n'y allait pas seulement pour obéir aux ukases de la mode, car le paradis était mieux garni encore que le premier rang des loges. Vieuxtemps jouait, ce soir-là, son grand concerto en r^ mineur , la « Chasse » et des variation? sur des airs russes, de manière à enlever les

Page 1