CINQUIEME LETTRE
SÉJOUR A MOSCOU (suite)
Une flânerie à travers Moscou. — Les marchands d*images. — Économie politique des ours. — Le trésor. — Le BoUhoi Dvoretz et le Maloi Dvoretz , — L'hospice des enfants trouvés.
— Un régiment de nourrices. — Vice inhérent à la charité publique. — L^institut des demoiselles. — La maison Romanoff.
— L*École des arts et métiers. — Les églises. — La semaine sainte. — Christos Voskresses,
Saint-Pétersbourg, 20 avril 1860.
Rien d'attrayant comme une flânerie à travers Moscou. C'est, par excellence, la ville du pittoresque et de rimprévu. Les rues s'emmanchent, comme à regret, les unes dans les autres parce qu'il faut bien flnir par là, mais après avoir fait une foule de détours capricieux et engendré un réseau compliqué de pereouloks (petites rues) ; les maisons sont bâties chacune à sa mode, en pierres, en briques ou en bois^ à un, deux Ou trois étages, avec des colonnes ou sans colonnes, peintes de blanc, de jaune, de rouge ou sans peinture, dans l'alignement ou hors de l'alignement. Si vous parcourez les rues marchandes, vous n'apercevez qu'enseignes flam-*
boyantes et parlantes. Les affiches sont défendues, parce qu'elles feraient concurrence aux annonces et que les annonces sont Tobj et d'un monopole. Cependant, s'il n'y a point d'affiches, il n'y a guère d'annonces, car tout se tient dans l'organisme social comme dans l'organisme humain, et n'en déplaise à Sganarelle, ce n'est p^s toujours en se crevant un œil qu'on rend l'autre mieux portant. Voici en revanche un marchand d'estampes et d'images, dont l'étalage attire la foule la plus bigarrée qui se puisse voir, des moujiks couverts de leur touloupe de peau de mouton graisseuse ; des marchands barbus avec leur longue houppelande de drap bleu ; des meî^sieurs habillés à l'allemande , autrement dit à l'européenne, avec une pelisse du poids de dix kilogrammes en guise de par dessus ; des femmes du peuple, endimanchées dans leur sarafane d'une couleur éclatante, les épaules couvertes d'une pèlerine de fourrure ornée d'une douzaine de petites queues, la tête enveloppée d'un mouchoir, et les jambes englouties dans de grosses bottes de postillon; des pauvresses en robe de cotonnette, avec une vieille touloupe plus que jamais graisseuse et les pieds nus ; des soldats en longue capote de drap gris grossier, avec la médaille de Crimée. A travers ce groupe de flâneurs, se glisse par-ci parlà, pour éviter les montagnes de neige fondante qui bordent le trottoir, une jolie dame en douillette de soie, coiflee d'un petit chapeau parisien, bleu ou rose tendre, et chaussée de bottes de velours noir, montant jusqu'à