‹ Lettres sur la RussieChapitre 29 sur 156 · V. — SEJOUR A MOSCOU · texte numérisé non relu

V. — SEJOUR A MOSCOU

la naissance du mollet ; puis viennent à la file des colporteurs de pain, de champignons, de mouchoirs de coton, qui se pressent sans bousculer personne, car il y a dans toutes les classes de la population un sentiment inné de politesse, et quiconque vous touche par mégarde se confond aussitôt en excuses. Jetons un coup d*œil sur l'étalage, voyons ce qui domine, de l'image religieuse, guerrière, satirique, sentimentale ou folâtre. On assure que le peuple russe est éminemment religieux, et voici précisément un groupe de moujiks arrêtés devant l'image à fond d'or d'une chapelle byzantine pour y faire leur prière avec toute sorte de prosternements et de grands gestes. Les images religieuses devraient donc être en majorité à l'étalage du marchand. Cependant, il n'y en a guère, et ceci me donne à penser. L'image belliqueuse est-elle plus demandée ? Il n'y a pas apparence. Voici dans un coin obscur deux ou trois épisodes de la guerre du Caucase, à côte des portraits de Napoléon, de l'impératrice Joséphine et du prince Eugène. C'est touti En revanche, le genre sentimental et folâtre est abondamment représenté. Voici une contrefaçon de la « Permission de dix heures » ; Voici encore « un Nid dans les blés » ; voici enfin tout un troupeau de nymphes rouge brique daûs les attitudes les plus variées, et autour desquelles la foule se presse avec une ardeur qui atteste un goût prononcé pour la mythologie. En général, cependant, les images populaires sont sentimentales ou satiriques plutôt que

licencieuses. Ce sont des scènes de ;^tVfaf2on villageoise, des danses an son de la balaleika, espèce de guitare triangulaire avec un long manche, puis des diableries, le convoi du chat enterré parles souris, caricature politique qui date du règne d'Ivan le Terrible et des montreurs d'ours. Les ours possèdent encore, pour le dire en passant, à peu près le monopole de Fart dramatique dans les campagnes. On les élève en conséquence, et l'on m'a cité un seigneur qui s'en faisait un joli revenu, en les vendant aux bateleurs après avoir ébauché leur éducation. L'ours danse, dit la bonne aventure, et parfois même il fait de l'économie politique à sa manière. Son maître lui demande, par exemple, de montrer comment les paysans vont à la corvée. Aussitôt l'ours prend un air piteux, il lève languissamment une patte, puis une autre, il respire avec effort et il finit par se coucher. Et les spectateurs de rire. Alors le maître ajoute : montre -nous comment le paysan va cultiver sa terre? L'ours se lève d'un bond, il prend un air joyeux et se met à courir. Cet ours-là n'est-il pas un économiste de première force ?

Mais continuons notre promenade. Dirigeons-nous vers le Kremlin, en entrant par la porte Sainte, sous laquelle il faut passer la tête nue et sans chiens, et allons visiter le Trésor où se trouvent déposés, avec les trônes des tzars, leurs couronnes et leur vaisselle, des reliques et des trophées historiques de toute sorte# L'œil est ébloui de cet entassement de richesses. La

Page 1