‹ Lettres sur la RussieChapitre 36 sur 156 · V. — SÉJOUR A MOSCOU · texte numérisé non relu

V. — SÉJOUR A MOSCOU

affranchir précisément celui qui est le plus capable de les remplir, et en poursuivre l'accomplissement à l'aide d'une échelle de pénalités équitablement graduées, mais rigoureusement infligées. Voilà pour la justice. Voici maintenant pour la charité. Si, en dépit de la nature qui les y invite et de la loi qui les y oblige, des parents dépravés ou misérables ne s'acquittent point de leurs obligations envers leurs enfants, s'ils les abandonnent après leur avoir donné le jour, il ne faut point que les victimes de ces banqueroutes de la paternité périssent sans secours. La charité doit intervenir pour les recueillir et les élever. Mais son intervention, pour produire un bien sans alliage de mal, ne doit jamais perdre de vue la justice. Il ne faut point que la charité, en prenant sur elle le fardeau des obligations de la paternité, encourage par là même l'imprévoyance et l'incurie des parents auxquels elle se substitue. Non ! Elle doit se faire la tutrice de l'enfant qui est innocent de sa naissance et de son abandon ; mais en se réservant toujours un recours contre ceux-là dont elle acquitte la dette, et si elle doit éviter de se montrer à leur égard une créancière impitoyable, il ne faut pas non plus qu'elle les encourage, par une commisération mal entendue, à multiplier leurs faillites. Des avances d'élève et d'éducation, avances dont le remboursement doit demeurer toujours exigible, s'il n'est pas toujours exigé, voilà tout ce que doit faire la charité.

Cette fois, le problème est-il complètement résolu?

Non, pas encore. La charité n*est point apte, en effet, à gérer une entreprise quelconque. L'hospice des enfants trouvés de Moscou, malgré le hel ordre qui y règne, nous en fournirait au besoin une preuve de plus. Ce réceptacle du vice et de la misère a l'aspect monumental d'un palais, les appartements d'apparat sont magnifiques, les escaliers, et les couloirs sont dallés en fer protégé y ce qui ne veut point dire en fer à bon marché, le cuivre n'a pas été moins prodigué. Mais en quoi tout ce faste proflte-t-il aux misérables créatures qui^n sont le motif ou le prétexte? Leur a-t-on réservé au moins la plus large et la meilleure place dans le palais qui a été bâti à leur intention? Non pas. Le rez-de-chaussée est occupé par l'administration, et les deux premiers étages ont été envahis par l'institut des demoiselles (un institut de demoiselles dans un hospice des enfants-trouvés !). — Il ne reste pour les enfants-trouvés, titulaires du logis, que les deux étages supérieurs où on les loge dans les combles et où on les dissèque. Est-ce là, je le ^demande, un emploi intelligent, équitable et économique des ressources de la charité? Avec l'énorme capital qui a été ainsi gaspillé en monumentation, n'aurait-* on pas pu assister plus d'enfants et les assister mieux ?

Ne serait-il pas bien temps de mettre à profit cette coûteuse mais concluante leçon d'économie charitable ? Pourquoi le gouvernement, suffisamment instruit par l'expérience, ne confierait-il pas à une entreprise privé©

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