V. — SEJOUR A MOSCOU
n'avaient pas été façonnés avec de l'argile grossière et les autres avec de la terre à porcelaine !
J'ai prolongé mon séjour à Moscou pour assister aux cérémonies delà semaine gainte, et je n'ai pas eu à m'en repentir. Cependant, à certains points de vue, — au point de vue gastronomique, par exemple, la semaine sainte est une époque sombre. Non-seulement, l'estomac cesse alors d'être l'objet des égards dus à l'importance de ses fonctions, mais encore il est soumis aux supplices les plus raffinés, à commencer par le supplice de la faim. Il y a des dévots farouches qui se nourrissent, dans les derniers jours, d'un morceau de pain noir arrogé d'un peu d'eau, qui ne se nourrissent même pas du tout le Vendredi Saint. Mais il y a pis encore. Les fanatiques de l'ascétisme, comme s'ils avaient voulu rendre l'estomac responsable des méfaits des autres membres de la communauté, se sont appliqués, avec un génie vraiment infernal, à varier les supplices de ce grand coupable. Après avoir rigoureusement banni des cuisines le beurre, les œufs, le poisson même, ils ont inventé, qui rhuile de moutarde, qui l'huile de tournesol, qui l'huile de chanvre, en se gardant bien de les empêcher de rancir ; ils les ont associées à n'importe quels ingrédients, et ils ont recommandé de servir froid ! Voici le menu d'un dîner de carême : potage au seigle et aux concombres baignés dans du kwass, gâteau de chou à l'huile de moutarde, champignons marines, gruau à l'huile de chanvre et pommes bouillies à l'eau tiède.
De tous ces ingrédients redoutables, le pire, c'est, sans contredit, le gruau à Thuile de chanvre, et je n'y puis encore songer sans frémir, quoique j*aie pu me dispenser d'en juger autrement que par la vue et l'odorat, grâce à l'aimable tolérance de mes hôtes. Heureusement le moment de la délivrance approche. Nous allons sortir de ces limbes, gastronomique s. Nous avons enfin atteint le samedi de Pâques. Il est onze heures du soir. Nous nous rendons au Kremlin, et nous arrivons, en parcourant un dédale de rues mal éclairées, mais encore plus mal pavées, sur la terrasse de l'antique
forteresse. Nous avons à gauche la cathédrale de l'Assomption, et ses deux satellites, l'église de l'archange Michel et l'église de l'Annonciation; à droite, la Moscowa, au-delà de laquelle s'étend l'immense faubourg de Samoskowaritch, qui est à Moscou ce que la rive gauche de la Seine est à Paris.
Les offices ont déjà commencé dans la cathédrale qui est pleine comme un œuf et qui étincelle de la lumière de mille cierges, répercutée par l'or des images et des reliquaires. La foule, — moins nombreuse cependant que je ne m'y étais attendu, — • stationne sur la place qui s'étend entre les trois églises. Minuit sonne. Une procession, conduite par le métropolitain, sort de la cathédrale pour en faire le tour. Au même instant, une douzaine de sonneurs s'attélent au battant de la grosse cloche de la tour d'Ivan Véliki, et une énorme vague sonore vient frapper nos oreilles. Quelques secondes ne