V. — SÉJOUR A MOSCOU 6à
Se sont pas écoulées qu'il nous en arrive de tous les points du ciel. C'est le concert des cloches qui commence. Toutes les cloches et clochettes de Moscou sont en branle, et chaque église n'en a pas moins de cinq ou six, calculez ! En même temps, des flèches et des guirlandes de feu se dessinent par centaines dans le sombre horizon du quartier de Samoskowaritch, qui s'étend à nos pieds. L'illumination se joint au concert. Les cloches et les clochettes tintent toujours, mais dans ce retentissement de notes graves et profondes, grêles et aiguës, la voix du gros Kolokol de la tour d'Ivan Véliki domine comme celle du canon au milieu du bruit de la fusillade. Cela dure ainsi une demi-heure, puis les cloches se taisent et l'illumination s'éteint. Tout rentre dans le silence et dans l'ombre. Les églises seules continuent à être inondées de la lumière des cierges et du bruit des psalmodies. Je vais faire une visite à l'élégante chapelle de l*Université que fréquente surtout le beau monde de Moscou. Les hommes sont en habit noir^ les fonctionnaires en uniforme, les dames en robes blanches. De là je descends à la cathédrale de Saint- Basile, Wasili Blagennoï, dont l'intérieur ressemble à un colossal reliquaire. De vieux marchands à barbe blanche vêtus de longues houppelandes de drap bleu parcourent les chapelles, dont ils baisent dévotieusement les images, de la première à la dernière, avec d'immenses génuflexions et une profusion de signes de croix. Au milieu de l'église, on fait queue pour baiser
une relique. Des cierges de toutes dimensions brûlent par centaines. Tous les fidèles en sont pourvus. Par intervalles, un pope fait le tour de l'église en répandant des bénédictions et en criant : Christos voskresses (le Christ est ressuscité). A quoi chacun répond, en inclinant la tête : da voskresses (oui, il est ressuscité) ; puis, à la fin de Toffice, on s'embrasse de toutes parts. Mais la fatigue m'accable. Il est près de trois heures du matin. Je regagne mon logis hospitalier. La foule sort des églises. On s'embrasse encore aux portes. Voici une jeune fille au museau frais et rose qui répond par ua triple baiser au Christos voskresses d'un vieux mendiant cul-de-jatte. Je sollicite l'emploi de cul-de-jatte. Au logis, la salle à manger est illuminée à giorno, La table est surchargée d'énormes jambons, d'œufs de Pâques, de gâteaux aux raisins de corinthe et de fro' mages frais. On rentre des offices. On s'embrasse sans oublier même les domestiques, enfin on se met à table et les estomacs prennent sur le jambon et le reste une revanche signalée du gruau à l'huile de "chanvre. Tout le monde est en joie. Les premières lueurs de l'aube commencent à poindre. Christos voskresses!