VI. — LA RELIGION EN RUSSIE
gène, qui compte d'assez nombreux prosélytes dans Tempire, se fait une loi de la mutilation, et faute d'autre procédé de multiplication, elle se recrute par des vols d'enfants. Les changeurs de Saint-Pétersbourg appartiennent, dit-on, pour la plupart à cette secte atroce. Que le sentiment religieux soit une richesse morale, personne ne le niera, mais n'est-ce pas à la condition d'être sainement développé et judicieusement dirigé? Sinon cette force précieuse ne devient-elle pas, comme toute force non disciplinée ou mal gouvernée, un instrument de perversion au lieu d'être un véhicule de progrès ! Or, qui pourrait affirmer qu'en Russie la religion contribue au développement moral des populations? Le clergé orthodoxe se contente volontiers des. manifestations extérieures qui attestent son empire : il a multiplié les jours de fête, et, comme une conséquence nécessaire, les jours d'abstinence ; il allonge les offices d'une manière démesurée, et il les remplit de génuflexions et de signes de croix ; mais ce formalisme religieux peut-il suffire à discipliner et à diriger les âmes? La littérature et l'éloquence sacrées n'ont-elles pas .aussi un rôle essentiel à remplir? En Russie, ce rôle n'est point rempli. Il n'y a ni littérature ni élo- ' quence sacrées. La. censure, particulièrement rigoureuse dans les matières religieuses, les a étouffées dans l'œuf. Qu'en résulte-t-il ? C'est que les classes éclairées . auxquelles le formalisme ne suffit point, se sont laissé envahir par le scepticisme ou par l'indifférence. On
continue à observer les formes religieuses, parce qu'os y est accoutumé et parce que la loi Texige ; mais on n'a guère de religion. Si dans ces dernières années un progrès moral s'est accompli dans les couches supérieures de la société, ce n'est point la religion qui l'a suscité. C'est à la science et à la littérature profanes qu'en revient l'honneur. Dans les classes inférieures, l'influence délétère du monopole a été plus sensible encore. Ici le formalisme religieux a été trop souvent funeste à la morale. Comme dans beaucoup de pays catholiques, l'homme du peuple attribue volontiers à certaines pratiques de dévotion la vertu de dispenser des obligations morales ou d'en racheter la violation. Il s'est créé des protecteurs parmi les saints, dont il chôme si largement les fêtes, et il est naïvement convaincu qu'en brûlant force cierges devant les images à fond d'or de ces protecteurs faits à sa ressemblance, il pourra toujours se tirer d'affaire avec le bon Dieu.
Pendant mon séjour à Moscou, on y a publié un petit volume de Légendes populaires qui jettent un. jour curieux sur la religion, telle qu'elle est comprise par les masses, et en particulier sur le rôle que jouent les saints dans les croyances religieuses du peuple.
Les Légendes populaires n'ont pas tardé à être défendues par la censure, mais un ami obligeant a bien voulu en traduire quelques-unes à mon intention. En yoici un échantillon :