VI. — LA RELIGION EN RUSSIE
fort satisfait de la proposition et le marché fut bientôt conclu. Mais voilà q[u'à partir de ce jour, Dieu seul sait comment la chose se fit ! le champ du paysan commença à se rétablir, les vieilles racines jetèrent de jeunes pousses, grâce à une pluie salutaire qui arrosait incessamment le sol, et la récolte devint magnifique : un blé très-seré, point d'ivraie et l'épi tellement fourni qu'il penchait vers la terre. Après la pluie vint le soleil pour mûrir le blé qui prit une belle couleur dorée. Le paysan moissonna bien des gerbes, en fit bien des tas et se prépara à en former des meules couvertes de chaume. Sur ces entrefaites, saint Elie revint avec saint Nicolas, et, jetant un regard satisfait du côté du champ, il dit à son compagnon : — Regarde, Nicolas, quelle bénédiction du ciel! n'ai-je pas bien rétabli les affaires du pope? Il s'en souviendra jusqu'à la fin de ses jours. — Du pope? non, frère. La grâce est grande sans doute,, mais le champ appartient au paysan. Le pope n'y est pour rien. — Que dis-tu? — Oui, vraiment. Lorsque la grêle eut dévasté le champ, le paysan se rendit chez le pope et racheta la récolte à moitié prix. — Patience, reprit saint Elie, patience ! Je viderai les gerbes. Le paysan aura beau en mettre sur l'aire autant qu'il voudra, il ne battra chaque fois qu'une mesure de blé. — Mauvaise affaire! pensa Nicolas, mauvaise affaire! et il s'en alla tout de suite chez le paysan. — Ecoute, lui dit-il, lorsque tu battras ton blé, n'en mets pas plus d'une gerbe à la fois sur l'aire. — Le paysan commença
à battre son blé comme le saint le lui avait dit, et chaque gerbe lui donna une mesure de grain. Il en remplit toutes ses granges ; mais elles ne suffirent point. Il en construisit de nouvelles et il les remplit encore. Mais voici que saint Elie repasse, toujours accompagné de saint Nicolas, devant la chaumière du paysan. Après avoir fureté de Tœil çà et là, il s*écrie : — Combien de granges il se construit, ce paysan ! que va-t-il donc y mettre ? — Elles sont toutes pleines, répondit Nicolas. — * Mais où a-t-il pris tant de blé? — C'est tout simple, lorsqu'il a battu son blé, il n'a mis qu'une gerbe à la fois sur l'aire, et chaque gerbe lui a donné une mesure, — Hé, Nicolas, reprit Elie, c'est toi qui rapportes tout au paysan... — Quelle idée! moi, que j'aille rapporter au paysan... — Tu diras ce que tu voudras ; mais sois tranquille, ton paysan se souviendra de moi.— Que vas-tu lui faire? — Je me garderai bien de te le dire, mais il aura son compte réglé, je t'en réponds. - — Voici le moment de la catastrophe, pensa Nicolas, et il se dépêcha d'aller trouver le paysan. — Achète vite, lui dit-il, deux cierges, un grand et un tout petit, et fais ce que je vais te dire... - — Le lendemain, saint Nicolas et saint Elie passaient vêtus comme des pèlerins, lorsqu'ils rencontrèrent le paysan portant deux cierges, un gros d'un rouble et un tout petit d'un copeck. — Où vas-tu, paysan, héla saint Nicolas ? — Je vais allumer ce gros cierge au bienheureux saint Elie qui s'est montré si bon pour moi. Tout mon champ afait été