‹ Lettres sur la RussieChapitre 5 sur 156 · PREFACE IX · texte numérisé non relu

PREFACE IX

des douanes et des banques, etc., etc. Ces questions et bien d'autres offraient à la presse et aux salons un thème inépuisable, et elles contribuaient à dibnner à la vie intellectuelle naissante une impulsion extraordinaire.

J'occupais à cette époque une chaire d'économie politique à Bruxelles et je me trouvais en relations suivies avec quelques-uns des professeurs et des journalistes qui dirigeaient ou s^efforçaient de dirige^ ce mouvement tumultueux. Ils appartenaient comme moi à l'école libérale, ils avaient le socialisme en horreur à Tégal de l'absolutisme et ils professaient pour l'économie politique des sympathies particulières .

Le moment me parut favorable pour aller plaider en Russie, avec leur concours, la cause du /r^e trade et des autres libertés économiques, sinon politiques. Cette idée fut chaleureusement accueillie par mes amis ; ils sollicitèrent et obtinreni pour moi du ministre de l'instruction publique, qui était alors le respectable M. Kovalewski, l'autorisation de faire des conférences sur l'économie politique dans les principales villes de la Russie. Je consacrai quatre jpois, de février à juin 1860, à cette campagne de jgrogagande et je n'eus qu'à me louer de l'avoir entrepris.

PRÉFACK

Ce n était pas cependant sans une certaine appréhension que j'avais mis le pied sur le sol russe, car je n'avais encore qu'une idée assez vague de la révolution morale qui était en voie d'accomplissement depuis la mort de l'empereur Nicolas ; j'étais loin de me douter de la puissance du mouvement qui emportait les esprits. Dès mon arrivée à Saint-Pétersbourg, j'en fus émerveillé et presque abasourdi. J'avais beau accentuer mes opinions libérales dans mes conférences, aussi bien que dans les salons où les questions à l'ordre du jour étaient débattues avec une émulation bruyante, par des réformateurs des deux sexes, je me trouvais dépassé presque sur tous les points, et je finissais par me demander, avec inquiétude, si par hasard mon libéralisme n'avait pas baissé, si je n'étais pas devenu un réaction-, naire sans le savoir. Je crois bien, à la vérité, que je me calomniais : ce débordement d'aspirations et de doctrines, toutes plus progressives les unes que les autres, me remplissait de joie, et je me complaisais à rêver, pour çnes théories favorites, une destinée des plus brillantes. Je voyais déjà l'économie politique, dans l'attitude de l'archange Saint-Michel le pied sur le dragon, abattant le monstre à triple tête du socialisme, du protectionisme et du militarisme, présidant à la rénovation sociale de la Russie e%

PREFACE xï

transformant le vaste empire des Tzars en une Salente économique.

On trouvera peut-être encore, dans cette nouvelle édition des Lettres que j'écrivais sous l'influence du milieu incandescent où je me trouvais jeté, des traces trop nombreuses de ces illusions naïves, quoique je me sois armé d'une sévérité impitoyable pour les faire disparaître. Mais

Tout père frappe à côté.

D'ailleurs, il m'a semblé que ces illusions mêmes pourraient contribuer à donner à mes lecteurs d'aujourd'hui une idée plus exacte de la société jeune et débordante de vie, qui accueillait avec tant de faveur mon sfock de libéralisme occidental et qui déteignait sur moi. On m'excusera donc d'avoir laissé subsister, à côté des croquis de la vie russe que j'esquissais en passant et d'un aperçu des questions qui passionnaient les esprits, une certaine provision d'utopies libérales et pacifiques, dont l'avènement semble aujourd'hui indéfiniment reculé en Russie et même ailleurs.

Quoique cette grande ébullition réformatrice n'ait pas réalisé toutes les espérances qu'elle avait fait concevoir, elle n*a point été stérile. Grâce à l'intelligent et généreux empressement de l'empereur

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