‹ Lettres sur la RussieChapitre 50 sur 156 · VI. — LA RELIGION EN RUSSIE · texte numérisé non relu

VI. — LA RELIGION EN RUSSIE

munion grecque, se distinguent des orthodoxes par des habitudes plus laborieuses et une moralité plus sévère. Ils s'abstiennent de fumer et, ce qui vaut mieux encore, de boire de Teau-de-vie. Ils , s'enrichissent promptement par le travail et l'économie, et l'on compte parmi eux un bon nombre de marchands millionnaires. Les propriétaires sont enchantés d'avoir des raskolniks dans leurs domaines. La police ne s'en montre pas moins friande, mais par d'autres motifs. Comme ces braves schismatiques sont sous le coup d'une légis lation draconienne, la police leur soutire de grosses rançons pour les laisser tranquilles. Plus il y a de raskolniks dans un district et plus les raskolniks sont riches, mieux la police y fait ses petites affaires. Pendant la semaine sainte, les raskolniks ont l'habitude de se réunir au Kremlin. Ils y tiennent de véritables meetings, oti ils convient les orthodoxes à venir disputer avec eux sur les matières de foi. Lorsque la police ne s'en mile point, ces disputes religieuses, renouvelées de la primitive Eglise, se passent à merveille. Quelquefois, on se met en devoir de convertir les raskolniks d'un district, et voici d'après l'auteur d'un mémoire lu, cet hiver, à la Société littéraire de Moscou, de quelle façon on s'y prend. Le pope fait comparaître devant lui un raskolniks et lui tient à peu près ce langage : — Te voilà donc, animal ! N'as-tu pas honte d'aller ainsi accoutré? (Les raskolniks portent le vieux costume russe et la barbe longue.) Va te faire raser, grosse

bête ! — Le propriétaire intervient à son tour : — Cochon que tu es, lui dit-il, veux-tu bien aller labourer la terre sans te mêler de choses religieuses qui sont au dessus de la portée d'une brute de ton espèce ! — Comment les rasholniks ne seraient-ils pas touchés d'un langage si fraternel? Cependant, ils sont, hélas ! endurcis au point qu'on n'en cite guère qui se convertissent.

Voilà donc les fruits du monopole du culte : pour les classes élevées, l'orthodoxie protégée se réduit à un vain formalisme, dont la vie est absente; pour les classes inférieures, c'est une adoration quasi psûenne des images à fond d'or. Pour les dissidents, c'est la persécution tempérée par la corruption ; enfin, pour le clergé lui-même, c'est l'asservissement et le mépris qui est la conséquence naturelle de l'asservissement. Aussi commence-t-on à comprendre la nécessité de réformer un système qui a abouti à des résultats si déplorables. Malheureusement, toute discussion sur les affaires religieuses est sévèrement interdite. La maison a beau tomber en ruines, on ne veut pas avouer qu'elle tombe, et c'est être séditieux que. de crier : gare!

On objecte, je le sais, qu'il est dangereux d'éveiller les passions religieuses. Mais l'atonie morale qui endort et corrompt les âmes dans ses mares stagnantes et bourbeuses, n'est-elle pas pire mille fois que la passion qui les ranime et les purifie dans ses eaux vives ? Sans doute, on peut être emporté par un torrent, mais ne

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