‹ Lettres sur la RussieChapitre 52 sur 156 · SEPTIEME LETTRE · texte numérisé non relu

SEPTIEME LETTRE

Les journaux et les revues. — Obstacles au développement de la presse en Russie. — La cherté du papier. — Le monopole. — La censure, sou origine, son organisation et ses attributions.

— Entraves qu^elle oppose à la production et à la consommation des œuvres de l'esprit. — Ce qu'elle était sous Nicolas I".

— Ce qu'elle est sous Alexandre IL — Dangers de cette institution, au point de vue conservateur.

Saint-Pétersbourg, 30 avril 1860.

Je VOUS ai déjà dit quelques mots du développement véritabl ement prodigieux de la vie intellectuelle en Russie, depuis Tavénement de l'empereur Alexandre IL Ce développement est attesté par l'accroissement rapide et extraordinaire du nombre des revues et des publications de tous genres. A la fin du règne de Nicolas, on ne comptait guère qu'une soixantaine de publications périodiques; il y en a aujourd'hui plus de 300. En première ligne, il faut signaler les gtandes revues mensuelles ou semi-mensuelles , le Messager russe (Rousski Westnik) à Moscou, qui ne compte pas moins de 6 à 7,000 abonnés, quoique le prix

en soit passablement élevé (16 1/2 roubles ou 66 francs par an) ; le Contemporain (Sovremenik) à Saint-Pétersbourg qui en a 5 ou 6,000; puis les Annales de la Patrie, la Bibliothèque de lecture, la Parole russe et plusieurs autres. Ce n'est rien exagérer que de porter à 20 ou 25,000 le nombre des abonnés de ces grandes revues, parmi lesquelles je ne comprends pas les recueils purement littéraires, qui se bornent à publier ou à reproduire des romans et des nouvelles. Viennent ensuite les journaux hebdomadaires qui sont à meilleur marché, et dont la clientèle totale est plus nombreuse encore. Je signalerai dans le nombre Vlndi-cateur économique, de M. Vernadskii, qui soutient à Saint-Pétersbourg la cause de la liberté du commerce, et qui possède 2 à 3,000 abonnés; Notre temps, de M. Pawlof, à Moscou ; le Messager de Vindustrie^ de MM. Tchijoff et Babst, qui s'occupe principalement des questions industrielles ; VIskra (V Etincelle), le Chari» vari de Saint-Pétersbourg, qui a étudié les mœurs de la bureaucratie, et qui les traduit en caricatures avec un crayon plein de finesse et de verve. Voici par exemple un intérieur de bureau. Le chef est assis dans son grand fauteuil, devant un bureau tout couvert de dossiers. Une demi-douzaine d'employés font groupe autour de lui. Des expéditionnaires attendent. Mais l'important personnage ne daigne pas même s'apercevoir de la présence de ces êtres subalternes et passifs. 11 tient à la main un jeu de cartes, et il explique à ses affidés la

partie qu'il a jouée la veille au soir chez M"* de "'et qu'il a perdue, concevez-vous cela ? Comment l'a-t-il perdue ? Pourquoi l'a-t-il perdue ? Voilà la question qu'il s'agit de tirer au clair. Chacun donne son avis. On n'est pas d'accord, et la discussion se prolonge. A la fin, l'homme au jeu de cartes, s'apercevant que c'est l'heure du déjeuner, résume le débat et se lève en disant d'un ton d'autorité : J'aurais certainement gagné si j'avais joué du pique ! Puis vient toute une galerie ostéologique de bureaucrates de la vieille roche qui ne conçoivent rien à la publicité, qui se demandent à quoi peut servir la publicité, comme si les choses n'avaient pas bien marché jusqu'à présent sans publicité ! Puis vient encore une imitation passablement audacieuse d'une célèbre caricature de 89, un cuisinier qui consulte les dindons de sa basse-cour pour savoir à quelle sauce ils désirent être mangés. — Mais nous ne voulons pas être mangés ! — Messieurs, vous sortez de la question. — Il s'agit ici des députés de la noblesse convoqués à Saint-Pétersbourg par le comité de rédaction chargé du projet d'émancipation des serfs, lulskra pétille d'espi^t, et cependant ses plus belles fusées sont étouffées sous l'éteignoir de la censure.

La presse quotidienne est demeurée en arrière des revues et des publications hebdomadaires. Mais ce n'est pas sa faute, c'est la faute du monopole. Les journaux quotidiens en Russie appartiennent, sauf un petit nombre d'exceptions^ à des établissements publics, qui en

tirent un supplément de revenus assez notable. La Gazette de Moscou, le seul journal quotidien que possède cette ville de près de 400,000 âmes, appartient à TUniversité. Elle compte 9 ou 10,000 abonnés et elle rapporte avec les annonces, dont elle partage le monopole avec une feuille spéciale, la Gazette de police, environ 30 à 40,000 roubles. A Saint-Pétersbourg, il existe 4 feuilles quotidiennes : la Gazette (russe) de Saint" Pétersbourg qui est la propriété de l'Académie des sciences ; l'Invalide russe qui appartient aux invalides militaires; V Abeille du Nord et le Journal (français) de Saint-Pétersbourg y qui sont des propriétés particulières ; mais le dernier se trouve sous la dépendance immédiate du ministère des aifaires étrangères. Le monopole, en fait de presse, n'est pas inscrit dans la loi, et le gouvernement peut accorder autant de nouvelles concessions qu'il le juge convenable. Sous Nicolas, on n'en accordait aucune, et, chose piquante, il était même défendu d'en demander. Depuis le nouveau règne, on ne s'en montre avare que pour les feuilles quotidiennes.

Ce développement extraordinaire de la publicité atteste la puissance et l'étendue du mouvement intellectuel qui s'opère actuellement en Russie. Cependant il ne répond encore et il ne peut répondre que bien imparfaitement au besoin qu'il est destiné à satisfaire- La production intellectuelle n'est pas en Russie au niveau des besoins de la consommation. Pourquoi?

Cela tient à différentes causes. Matériellement, cela tient à la cherté du papier et des impressions, et la cherté du papier, à son tour, a pour cause principale le droit élevé qui grève cet article de première nécessité pour la vie intellectuelle. Je vous écris sur du papier qui me. coûte deux roubles et demi la ramette, tandis qu'à Bruxelles, ce^ même papier ne me coûterait guère plus de 3/4 de rouble, 3 fr. Quant à la cherté des impressions, elle provient du salaire excessif que Ton est obligé de payer aux compositeurs. C'est une remarque de M. de Tegoborski, qu'autant le travail brut est à bon marché en Russie, autant le travail industriel, skilled, c'est-à-dire le travail qui exige l'application préalable d'un certain capital sous forme d'enseignement professionnel ou d'apprentissage, qui exige en même temps un certain déploiement des facultés intellectuelles, est cher. Un bon compositeur d'imprimerie, pas trop ivrogne, peut gagner 50 ou 60 roubles par mois, 6 à 8 fr. par jour. Il vient un bon nombre de compositeurs d'Allemagne, malgré la difficulté qu'ils éprouvent d'abord à se servir des caractères russes ; mais il n'en vient pas encore assez, et ils ne tardent pas d'ailleurs à se g'âter par l'abus de l'eau-de-vie, l'opium de la Russie. C'est une habitude généralement répandue de faire des avances aux compositeurs, même au moment oh on les engage. On leur donne des arrhes de 10 roubles, 20 roubles, 50 roubles et davantage. Il arrive trop souvent qu'après avoir encaissé les

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arrhes, ils s'abstiennent de remplir leurs engagements. Il faut s'adresser à la police pour les y contraindre. )Autant vaudrait, mieux vaudrait s'adresser au grand saint Nicolas ; ce serait tout aussi efficace et plus économique. Le monopole des feuilles quotidiennes, aggravé du monopole des annonces, contribue plus encore à entraver le développement de la presse russe ; mais la grande cause qui empêche ce genre de production de se mettre en équilibre avec la consommation et de pourvoir convenablement aux besoins des consommateurs, c'est la censure.

La censure est, en Russie, un produit des révolutions. Entendons-nous. Il ne s'agit pas des révolutions de la Russie, il s'agit des nôtres. Les révolutionnaires de 1789, de 1830 et de 1848 sont convaincus, vous le savez, qu'ils ont été par excellence les artisans du progrès ; que si l'on commence dans le reste de l'Europe à manger avec des fourchettes et à se moucher dans des mouchoirs, c'est à eux qu'on le doit. S'ils se donnaient la peine d'examiner les produits de leur industrie hors de chez eux et quelquefois, hélas ! aussi chez eux, ils se montreraient peut-être moins satisfaits d'eux-mêmes. La censure russe, par exemple, est un produit de la révolution de 89 ; elle a été revue, corrigée et augmentée après 1830 (1); enfin, eUe est arrivée

(1} Les événements de 1825 ont contribué, à la vérité, à Taggravation de la censure; mais, en 1828, le gouvernement revint à une politique plus modérée et le statut de la censure de cette époque eût été supportable si la censure pouvait l'être.

à son plus haut degré de perfectionnement après 1848. Depuis Tavénement de l'empereur Alexandre II, elle est visiblement en décadence ; mais elle ressemble à ces poitrinaires qui ne se doutent pas de leur état, et elle affîche plus haut que jamais la prétention d-étre immortelle. Voici comment elle est organisée. Sous le rapport de l'enseignement, la Russie est partagée en neuf grands districts, savoir : Saint-Pétersbourg, Moscou, Kazan, Dorpat, Vilna (Lithuanie), Ejiev,Kharkoff, Odessa et Varsovie. Dans chacun de ces districts sont établis des comités de censure plus ou moins nombreux. A Saint-Pétersbourg, le comité se compose de six membres et d'un président ; à Moscou, il n'y a que cinq censeurs et un président. Chaque censeur reçoit à Saint-Pétersbourg 3,000 roubles d'appointements ; ailleurs 2,500 roubles. Ce sont de belles places, «urtout si l'on a égard à l'excessive modicité desr appointements en Russie. En outre, il y a, à Saint-Pétersbourg, une direction générale delà censure, qui est présidée par le ministre de l'instruction publique et qui a la haute main sur les comités. N'oublions pas d'ajouter encore que dix départements ministériels sur dixhuit, plus les deux comités des affaires de Sibérie et du Caucase, possèdent le privilège d'une censure particulière, à laquelle doivent être soumis tous les articles, brochures, livres, etc., qui les concernent. Si vous écrivez, par exemple, un article sur les rails ou les coussinets des chemins de fer, il faut le soumettre au

département des travaux publics ; si vous faites une dissertation sur V Amour (le fleuve) ou sur les gisements métalliques de l'Altaï, voire même sur les mœurs et coutumes des Tongouses ou des Bouriates, il faut obtenir préalablement V imprimatur du comité des affaires de Sibérie.

Arrivons maintenant aux attributions de la censure. Ces attributions peuvent être partagées en deux catégories. Elles consistent d'abord à empêcher l'introduction des produits intellectuels « dangereux ou insalubres » de provenance étrangère ; ensuite à empêcher la confection et la propagation de produits analogues à l'intérieur. Commençons par le premier chapitre, les importations étrangères. Tout ce qui se présente imprimé à la frontière doit être soumis à l'examen de la censure. Je puis en parler avec connaissance de cause. Les livres, brochures, etc., qui formaient l'outillage de mes conférences, m'ont été enlevés à la douane pour m'être rendus « un peu plus tard », selon l'expression rassurante du plus poli de douaniers. Un peu plus tard, c'est-à-dire six semaines après, quand mes conférences étaient déjà à moitié faites. Tout doit donc être examiné, mais tout ne peut pas entrer, cela va sans dire. Il y a des livres et des journaux qui sont absolument prohibés, la Cloche et les autres publications de M. Herzen, par exemple. Il y en a d'autres qui sont prohibés pour le public, mais qui peuvent être livrés à ^rtainep catégories de consommateurs privilégiés, —

et j'ajoute même privilégiés à différents degrés, car tel livre qui est autorisé pour les uns ne Test pas pour les autres. Après les ouvrages et les journaux prohibés à des degrés divers, viennent les ouvrages et les journaux autorisés, sauf expurgation. Tous passent par le bureau de la censure, depuis les grands journaux politiques jusques et y compris le Journal des tailleurs et le Journal des demoiselles. Les censeurs marquent à l'encre rouge ce qui doit être enlevé, après quoi leurs aides procèdent à l'opération matérielle de l'extirpation du passage condamné. Tantôt ils le coupent, sans avoir égard aux articles ou aux faits divers innocents qui se trouvent derrière, tantôt ils le maculent. A Moscou, on coupe et on gratte ; à Varsovie on préfère maculer. Quelquefois on supprime plusieurs pages et des articleiT entiers. Dans le dernier ouvrage de M. Stuart Mill, on Liberty y on a coupé huit pages; en revanche, on n'a gratté que huit lignes dans le dernier roman de M. X. de Montépin, la Comtesse de Perm. Le Times arrive ordinairement intact, le Neio-Yorh Herald toujours; en revanche, le Journal des Débats, qui ne se distingue pas cependant par les allures audacieuses de son langage et le radicalisme de ses doctrines, mais qui a la mauvaise fortune d'être imprimé en caractères plus gros, arrive assez fréquemment avec des lacunes. On gratte par exemple deux lignes, six lignes, vingt lignes au milieu d'une correspondance ou d'un article, en laissant à l'imagination du lecteur le soin de se

représenter les écarts démagogiques dans lesquels sont tombés, ce jour-là, notre dangereux confrère M. Baudrillard et le trop fougueux M. AUoury. Le résultat, vous pouvez aisément le deviner : c'est que les passages supprimés éveillent au plus haut degré la curiosité du lecteur, et qu'il n'a pas de repos avant de s'être procuré le fruit qu'on lui a défendu. Il emprunte un exemplaire non coupé, gratté ou maculé, — on en trouve toujours, en cherchant bien, — il copie ou il apprend par cœur le morceau pernicieux qu'on a voulu lui dérober et auquel il ne se serait probablement pas arrêté, s'il avait pu le lire sans obstacle, et voilà la censure bien avancée. Je n'ai pas besoin d'ajouter combien les formalités, les lenteurs, sans •parler même des prohibitions totales ou partielles de cette douane intellectuelle, entravent le commerce de la librairie étrangère. On reçoit par exemple un envoi de nouveautés, en destination de Moscou. Le ballot arrive à la censure de Saint-Pétersbourg, l'agent du libraire obtient qu'on lui délivre les ouvrages qui ont déjà été lus, mais ce sont les moins nouv^eaux, ceux par conséquent que le public est le moins impatient d'avoir. Les autres ne sont délivrés que successivement, à mesure que les censeurs ont vérifié s'ils ne contiennent point de poison, ou s'ils en contiennent, à mesure qu'on les en a expurgés. Or les censeurs ont beaucoup à lire et ils' ne lisent pas vite. Les nouveautés ont donc le mps de vieillir, et tel roman qui a quitté Londres ou

Paris le lendemain de sa naissance, arrive à Moscou barbu comme un moujick. Les consommateurs sont de mauvaise humeur, les libraires se désolent ; mais, q^ue voulez-vous? La censure n'a pas été précisément inventée pour faire le bonheur des consommateurs et, la consolation des libraires.

Passons à la production intérieure. Je viens de parler des gênes et des ennuis que la censure occasionne à la librairie étrangère, des privations qu'elle fait subir aux consommateurs de livres allemands, anglais, français, etc. Tout cela n'est rien auprès des obstacles qu'elle oppose au développement de la littérature russe, des tourments, — le mot n'est pas trop fort, — qu'elle inflige chaque jour aux éditeurs et aux écrivains, surtout en matière de publications périodiques. Voyez plutôt. Voici un article qu'on vient de remettre au bureau d'une revue quelconque, à Moscou, par exemple. Il s'agit des travaux publics et de l'administration des compagnies d'actionnaires. L'article est vif et plein d'actualité. Ce sera un succès. Vite on l'envoie au censeur. Il y en a un qui est spécialement chargé de la revue ou du journal, car la censure pratique, elle aussi, le principe de la division du travail. Le censeur lit, avec bienveillance, mais enfin il a sa responsabilité à sauvegarder, et l'article révèle des faits de la plus haute gravité. On y lit, par exemple, que deux ingénieurs de la grande compagnie française ont donné leur démission pour se faire marchands de vin. Est-ce admissible, et en supposant

que la chose soit vraie, peut-on décemment la livrer à la connaissance du public? N'est-elle pas de nature à porter dommage à la considération de messieurs du corps des ingénieurs ? Le censeur se croit donc obligé d'en référer au comité, lequel ne se rassemble que deux fois par semaine. Le comité, à son tour, en réfère à la direction générale de la censure à Saint-Pétersbourg, et la direction générale soumet Taffaire à la censure particulière du département des travaux publics. Le département examine, puis renvoie à la direction, qui renvoie au comité, qui renvoie au censeur. En attendant, l'éditeur et l'écrivain se morfondent, l'article perd de son actualité, et quand il revient de son voyage • d'expurgation, il a vieilli, il est hors de saison. Quelquefois même, il ne revient pas du tout.

Maintenant, il s'agit de savoir ce que la censure autorise et ce qu'elle interdit. Sous ce rapport, il n'y a rien de fixe, rien de stable, et le baromètre lui-même n'est pas plus variable que la censure. En général, elle subit et elle répercute assez fidèlement les accidents de la température politique. C'est ainsi, qu'après 1848, elle passa subitement du calme à la tempête, et qu'elle fût sur le point de faire sombrer net le pauvre esquif de la littérature. Voulez-vous des faits à l'appui ? En voici quelques-uns que je choisis entre mille. Le mot liberté et tous ses dérivés étaient rigoureusement proscrits. Ainsi, un romancier, s'abandonnant aux fantaisies de on imagination champêtre avait écrit, en esquissant

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un paysage: une vache paissait librement dans un pré. Le censeur effaça librement, on jugeant apparemment que ça aurait pu donner des idées séditieuses au bétail. Dans un nouveau Manuel de la cuisinière bourgeoise, on indiquait un procédé économique pour faire cuire les gâteaux de viande. U s'agissait de les exposer au four à l'air libre (on donne ce nom en Russie à l'air qui reste dans les poêles, après que la fumée s'est dissipée). Le censeur effaça libre. Car, en ce temps-là, l'air même n'avait pas le droit d'être libre ! C'était affreusement gênant pour la littérature et même pour la cuisine ; çn en était réduit à prendre les détours les plus subtils pour faire comprendre sa pensée. On avait imaginé, par exemple, de donner un pseudonyme au mot liberté : on l'appelait le développement de V individualité. Le public qui avait le mot, riait sous cape, et les censeurs s'éton* naient de voir combien l'individualité se développait dans la littérature russe. Ils avaient cependant la méfiance du lièvre et la prudence du serpent. Un jour, un éditeur de revue envoie a la censure le commencement d'une série d'articles, en annonçant» selon la formule sacramentelle, « la suite au prochain numéro. » Le censeur laisse passer l'article, mais il biffe la formule. L'éditeur étonné lui en demande la raison* — Sais-je, répond le censeur prévoyant, ce qui>a vous passer par la tête et ce qu'il vous plaira d'écrire pour votre prochain numéro? Est-ce que je puis vons autorisera promettre une suite que je serai peut-é^re obligé de sup-

primer ? Une faut jamais promettre que ce qu'on est sûr de tenir. — On avait dansé à la cour la valse deKosciusko. Le journal officiel rapporte le fait, en nommant innocemment la valse par son nom. Aussitôt grand émoi, on lave la tête au journaliste imprudent, on donne un bain complet au censeur négligent, et on se hâte d'interdire g,ux autres journaux de citer un nom si dangereux. Autre histoire. Un journal reçoit l'annonce suivante : on a perdu un petit chien qui répond au nom de Tyran ^ récompense honnête, etc. Le censeur effarouché efface Tyran et met Azor à la place. Voilà un chien bien facile à retrouver ! Et voilà où en était la censure dans les dernières années du règne de l'empereur Nicolas.

Depuis l'avènement d'Alexandre II, et surtout dans les premiers temps, elle s'est relâchée sensiblement de sa rigueur ; mais, hélas ! sa mansuétude n'est qu'intermittente et elle a, par moments, des retours alarmants de férocité ; ces accès viennent on ne sait comment, puis ils passent on ne sait pourquoi ; mais, en tout temps, même dans ses meilleurs jours, la censure demeure méticuleuse et tatillonne. Voici quelques échantillons de son encre rouge. Un journal reçoit une correspondance de Paris dans laquelle on lit que tous les régimes ont eu leurs moments de popularité en France, que la Terreur même a été populaire ; la censure biffe la seconde phrase comme entachée de démagogie. Un autre journal se permet d'affirmer que «sans

tribunaux et sans publicité, la Russie, à cause de son étendue, ne sera jamais bien administrée >. La censure biffe sans trihv/naux et sans publicité^ en laissant intact le reste de la phrase. Là dessus, le journaliste de faire remarquer, avec tout le respect possible au censeur, que si la Russie ne peut être bien administrée, à cause de son étendue, sa situation est assurément très critique, car de deux choses Tune : ou il faut qu'elle renonce à être un grand Etat, qu'elle resserre ses limites ou qu'elle se résigne à être mal administrée à perpétuité. Voici encore un autre article biffé, celui-ci d'un bout à l'autre. Il s'agit de la vente des cierges,qui forme la plus grosse branche du revenu des églises, car l'odeur de la cire est, ici plus qu'ailleurs, agréable aux saints et ne déplaît pas au clergé. Une église de province avait affermé la vente des cierges, sans prendre la précaution d'en limiter le prix. Aussitôt, le fermier dé le tripler, sans égard pour les saintes images et sans commisération pour les fidèles. Le fait est dénoncé à un journal. La censure supprime la dénonciation, ne voulant pas apparemment que la lumière se fasse même sur les cierges.

Si la censure, dans ses différentes ramifications, était homogène, si elle était uniformément animée du même esprit, si elle fonctionnait avec ensemble et précision, comme cette mécanique-modèle qu'on appelle l'administration française, la littérature et la presse n'y résisteraient point. Heureusement, le peuple russe n 'a

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pas le génie de la bureaucratie, si génie il y a ; son sans-façon, sa bonhomie, son indépendance naturelle d'allures, le rendent au^si incapable de la pratiquer qu'impatient à la supporter. La bureaucratie est dans ce pays une plante exotique, et quoique, depuis Pierre le Grand, on ait fait des efforts inouïs pour l'y acclimater, elle n'a jamais donné que des fruits chétifs et, qui pis est, véreux. La France possède des employés-types qui sont nés certainement avec un habit brodé, un chapeau à plumes et une épée civile au côté ; je ne crois pas qu'il existe en Russie un seul bon tchinovnik ni qu'il puisse en exister un. Parlez à un Russe des moyens de perfectionner la bureaucratie, il ouvrira de grands yeux effarés, absolument comme si vous lui parliez des moyens de perfectionner le choléra ou la maladie des pommes de terre. La bureaucratie ne va pas aux Russes et ils n'ont jamais pu la faire aller. Vous verrez qu'un de ces jours ils se mettront à faire du self governmeni, non par choix et par raisonnement, mais tout simplement par instinct et par impossibilité de faire autre chose. La censure en fournit un exemple frappant. Vous chercheriez vainement dans cette insti-^ tution « l'unité » de vues et d'action qui caractérise à un si haut point la bureaucratie française et qui la fait manœuvrer tout d'une pièce comme un automate de Vaucanson. Chaque grand département ministériel a sa censure particulière, mais il ne faut pas croire que la âenrue de l'un ait la moindre analogie avec celle de

l'autre. Non ! il y a autant de différence entre Tesprit qui domine au ministère de.... en matière de publicité, et celui qui prévaut au ministère des finances, qu'entre la manière de voir d'un mandarin chinois et celle d'un magistrat anglais. Autant on déteste et on redoute la publicité au ministère de... autant les hommes intelligents et éclairés qui dirigent le ministère des finances et la chancellerie du crédit, lui font bon accueil et s'efforcent même de la provoquer. Il n'y a donc aucune unité entre les censures particulières. Y en a-t-il davantage dans les bureaux de la censure générale? Tous les censeurs sont-ils animés du même esprit? Il s'en faut de beaucoup. On peut diviser les censeurs en deux catégories : les tchinovnihs pur sang qui vivent de leur place, et qui sont bien décidés à en vivre le plus longtemps et le plus commodément possible, et les censeurs indépendants par position, gens d'esprit et de bon sens qui me font, entre nous, l'effet de Grecs déguisés dans le camp des Troyens. Les tchinovniks sont les plus nombreux, mais, comme ils sont fort ignorants et non moins paresseux, ils abandonnent volontiers aux autres la grosse part de la besogne. Cette ignorance des vrais tchinovniks a quelque chose de phénoménal. Ils ne connaissent pas même de nom les journaux qu'ils sont appelés à censurer, et l'on m'a cité un censeur chargé de l'examen des publications anglaises et allemandes qui ne savait pas un mot d'anglais ni d'allemand. Que faisait-il ? Il avait pris à ses

gages un pauvre diable de maître de langues qui censurait à sa place, et voilà comment la frontière était gardée ! Cependant les censeurs de la bonne espèce ne peuvent pas tout faire et ils ne peuvent pas, non plus, tout permettre. Lorsqu*ils se montrent trop indulgents, la direction générale leur adresse avertissements sur avertissements, et s'ils n'en tiennent pas compte, elle les destitue. Le censeur destitué devient le héros du jour, on lui envoie des adresses de félicitations, on lui donne des banquets, on ouvre même des listes de souscription pour le dédommager de la perte de sa place. Dernièrement, une de ces souscriptions a produit 11,000 roubles (44,000 fr.) quoiqu'elle ait été interdite presque au début. Ceci peut vous donner une idée de la popularité dont jouit la censure.

Au moins cette unité de vues qu'on cherche en vain parmi les censeurs se rencontre-t-elle au sein de la direction générale ? La direction générale a pour président un esprit aussi bienveillant qu'éclairé et elle compte parmi ses membres des hommes généralement estimés. Mais des influences fort opposées y sont constamment en lutte, et par malheur, les plus libérales ne l'emportent pas toujours. Si ses instructions étaient suivies à la lettre, s'il n'y avait que des tchinovniks pour les exécuter, je ne sais, en vérité, comment la presse s'en tirerait. Voici, par exemple, une circulaire récente qui concerne la politique étrangère. Les censeurs sont ités à surveiller attentivement les appréciations de

la presse, en matière de politique extérieure (il ne s'agit pas des nouvelles ; tous les journaux sont tenus d'emprunter celles-ci slu Journal de Saint-Pëtershourg, organe du ministère des affaires étrangères). La France doit être ménagée ; la Prusse traitée avec faveur, l'Autriche sans aigreur et le Sultan lui-même a droit à des égards. En voici une autre qui concerne l'administration intérieure. Les journaux sont autorisés à dénoncer les abus administratifs, ils y sont même invités, mais... les censeurs sont rendus responsables de leurs allégations ; ils ne peuvent laisser passer aucun fait sans s'être assurés d'abord de son exactitude, le lieu de

la scène fût-il à Irkousk ou à Petropaulowsk au Kamschatka. En outre, il est bien entendu que la dénonciation doit préalablement être soumise à l'administration mise en cause. En voici une troisième qui concerne l'histoire de Russie :

« Attendu, dit cette pièce, qu'il importe de faciliter le développement naturel de l'histoire de Russie, que pourraient compromettre des appréciations hasardées,

il est interdit désormais de s'occuper des souverains qui ont régné dans cet empire depuis la mort de Pierre le Grand. » (Textuel.) Enfin, voici un dernier fait curieux à noter. Une revue de Moscou a publié récemment un travail étendu sur l'empereur Napoléon III écrivain. Cette publication a valu un avertissement au censeur qui l'avait autorisée. Mais vous ne devineriez pas pour quelle cause ? Parce que l'auteur avait traité

avec irrévérence Temperear des Français ? nullement. Parce qu'il avait emprunté à l'auteur des Rêveries po-' iniques, de V Extinction du paupérisme et de Vidée napoléonienne, quelques passages ayant, à ce qu'il paraît, un caractère dangereusement révolutionnaire. L'empereur Napoléon III, averti par la censure russe ! N'est-ce pas piquant?

Telle est la censure russe. Il s'agit maintenant de savoir ce que vaut cette institution au point de vue même des intérêts qu'elle prétend sauvegarder. La censure a été établie et elle est maintenue principalement pour préserver la Russie du danger des idées révolutionnaires et des théories anti-sociales. Remplitelle sa mission? Atteint-elle le but qui lui a été assigné?

Je n'hésite pas à le dire, d'après tout ce que j'entends et ce que je vois, la censure russe facilite et accélère l'invasion des théories anti-sociales, au lieu de lui faire obstacle ; loin d'être un agent de conservation, elle est bien plutôt un instrument de révolution.

Quelle est la situation? Grâce à l'initiative généreuse de l'empereur Alexandre II, cédant aux vœux de toute la partie éclairée de la nation, le progrès a été mis à l'ordre du jour dans ce vaste empire. Un immense travail de transformation, analogue sous bien des rapports, à celui qui se préparait en France à la fin du xviii* siècle et que la révolution de 1789 a peut-être rétardé au ^reu de l'accélérer, est en train de s'y accomplir. Le

servage est décidément condamné et il n'a plus que peu de temps à vivre. Or, le servage est la base de toute Torganisation économique, financière et administrative de la Russie. Il ne saurait donc disparaître seul. Si le servage est aboli, il faut que Timpôt soit , transformé, que la contribution foncière ou la taxe sur le revenu soit substituée à la capitation; il faut que Tadministration soit décentralisée, que la justice soit purifiée, que la police soit réorganisée si Ton ne veut point qu'à la domination du propriétaire succède le despotisme plus dur et plus rapace du tchinovnik. Il est indispensable que l'agriculture subisse, à son tour, une transformation progressive; qu'elle renouvelle son outillage le plus arriéré de l'Europe et qu'elle , soit largement pourvue de voies de communication : il lui faut des machines et des routes, et pour avoir des machines et des routes il lui faut des capitaux, et pour avoir des capitaux, il lui faut du crédit, et pour avoir du crédit, il lui faut de la liberté et de la sûreté. Elle a besoin surtout de la liberté des Banques et d'un bon régime hypothécaire. Elle a besoin encore de la liberté du commerce qui lui fournira en abondance et à bon marché le fer et les machines^ tout en empêchant les capitaux de se détourner d'elle pour se précipiter dans les industries prime'es par le régime prohibitif. Il faut que le fermage des eaux-de-vie, qui démoralise la population agricole en l'épuisant pour enrichir quelques fermiers, soit réformé. Enfin, il est

indispensable d'en finir avec un régime de papiermonnaie qui menace la Russie d'une banqueroute analogue à celle des assignats. Voilà tout un monde de questions que les événements ont posées et qu'aucune . puissance humaine ne saurait désormais écarter, tout un monde de questions à discuter, à éclairer, à vider.

Eh bien ! cette tâche, la presse seule peut la remplir. Seule, elle peut fournir à la masse du public les informations qui lui sont nécessaires pour se former une opinion suffisamment éclairée sur les questions à l'ordre du jour; seule elle peut, par son action continue, faire justice des préjugés et des intérêts, souvent mal entendus, mais toujours tenaces qui s'opposent aux réformes les plus raisonnables. Voilà le rôle qui lui appartient et qu'elle est seule capable de remplir. Et si l'on considère le nombre et l'inaportance des questions qu'il s'agit actuellement de résoudre en Russie, et de bien résoudre pour éviter une commotion sociale, on se convaincra que, nulle part et en aucun temps, on n'a eu plus besoin d'une presse qui fasse beaucoup de besogne et qui fasse la besogne qu'il faut faire.

Or, comment agit la censure combinée avec le monopole, en matière de presse? Elle empêche les journaux et les autres publications de se multiplier, elle enraie le développement de la production intellectuelle. Qu'en résulte^t-il? C'est que l'éducation politique et économique des populations s'opère avec une extrême lenteur. Dans les temps ordinaires, l'ignorance des

masses peut n'être point dangereuse, mais il en est autrement lorsque des questions qui touchent de prés à leurs conditions d'existence, sont remuées. Alors rignorance devient, l'expérience ne l'atteste que trop, le plus dangereux des leviers révolutionnaires. Ce n'est pas tout. La censure n'est pas seulement un obstacle au développement de la production intellectuelle sous le rapport de la quantité^ elle contribue encore à lui imprimer une direction moins utile, et j'ajoute même à en vicier la qualité. Lorsqu'on ne peut traiter avec une suffisante liberté les questions qui ont le plus d'importance et d'actualité, lorsqu'on ne peut entrer dans le vif de ces questions, que faiton? On se rejette de préférence sur celles dont on peut s'occuper avec une plus grande liberté d'allures. C'est ainsi que la presse russe s'occupe de l'étranger plutôt que de l'intérieur et qu'elle néglige l'essentiel pour le secondaire. Il y a pis encore. Les questions à l'ordre du jour ne pouvant être abordées franchement, on les traite d'une manière incolore et banale qui en dégoûte le public. On abandonne alors le domaine des faits pour celui de la fantaisie, on délaisse l'économie politique appliquée pour le socialisme inapplicable, et voilà comment il se fait que je retrouve en germe sur les bords de la Moscowa et de la Neva les théories qui émaillaient il y a douze ans les bords de la Seine et qui ont donné la moisson que vous connaissez. Supposons, au contraire, que la presse puisse discuter, en

toute liberté, les questions à Tordre du jour, rattention publique y sera bien vite ramenée, et les réalités ne tarderont pas à détrôner les chimères.

Voilà pourquoi l'abolition de la censure serait en Russie une mesure de haute prévoyance politique et d'intelligente conservation sociale.

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