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HUITIEME LETTRE

DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA

Aspect de Saint-Pétersbourg. — Ses monuments* — La statue de Pierre le Grand. — Les églises. — La bibliothèque impériale.

— Les îles. — Cronstadt. — Le cimetière de la marine. — Une grande revue. — La société de Saint-Pétersbourg. — Le chemin de fer NicolaSé — La malle-poste. — Toula. — Orel. — Koursk.

— Kharkoff. — L'Université. — Une grande conspiration d'étudiants. — On demande la censure. — Un bon mot de l'ancien régime*

Kharkoff, 18 mai 1860.

Mes conférences terminées à Moscou, je reviens à Saint-Pétersbourg où je séjourne trois semaines. Il y a cent cinquante ans, Saint-»Pétersbourg n'était encore qu'un vaste marécage ; c'est aujourd'hui une ville de 5 à 600,000 habitants dont l'aspect général a un caractère de grandeur un peu monotone qui fait souvenir de Versailles. Mais c'est un Versailles bâti sur pilotis comme Amsterdam, avec une triple enceinte de canaux, à peine suffisants pour drainer l'immense marécage qu'il recouvre. Pierre le Grand avait visité et beaucoup trop admiré Versailles ; il avait habité Amsterdam : on retrouve associées, on pourrait dire fusionnées dans la

fondation de Saint-Pétersbourg, ces impressions de voyage du puissant rénovateur de la vieille Russie. Seulement, on commence à se demander en Russie si les voyages de Pierre ont rapporté ce qu'ils ont coûté ; si la vieille Russie n'aurait pas gagné à suivre sa voie naturelle de développement plutôt qu'à imiter quand même les institutions et les mœurs de TOccident; si la centralisation de Louis XIV, importée par Pierre et les mœurs-régence de Louis XV, copiées par Catherine II, étaient bien propres à accélérer les progrés de la civilisation russ%; enfin si l'énorme capital qui a été enfoui dans les marécages de la Neva pour élever à la Russie une façade monumentale du côté de l'occident n'aurait pas été mieux employé à rendre un peu plus habitable l'intérieur de l'édifice. Telle est la question que se pose notamment le parti des slavophiles ou des vieux Russes, qui a son principal foyer à Moscou. Il est fâcheux que les slavophiles associent à leur réaction contf e l'imitation servile et inintelligente des institutions occidentales, quelques idées mystico-socialistes sur le rôle de la commune, et une affectation par trop romantique à ressusciter jusqu'au costume des vieux Russes. Les vrais slavophiles étalent des chemises de soie rouge qui remplissent d'amertume le cœur des blanchisseuses, et ils fourrent avec orgueil leurs pantalons dans leurs bottes au lieu de fourrer leurs bottes dans leurs pantalons. Comme mode, cela peut avoir son charme, comme doctrine c'est insuffisant.

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