‹ Lettres sur la RussieChapitre 55 sur 156 · VIII. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

VIII. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA

Pierre le Grand, sculptée par Falconnet, et posée sur un bloc de rocher granitique enlevé à la Finlande.

Le cheval est soulevé par la robuste main du cavalier : il se soutient sur ses pieds de derrière et sur sa queue. Singulier support ! Le cavalier a la face tournée du côté de la Neva dont il a Tair de vouloir refouler les flots en prononçant le traditionnel qioos ego; ce qui n'empêche pas le fleuve récalcitrant de menacer, dans ses crues formidables et soudaines, d'emporter jusqu'au fond du golfe la capitale avec son fondateur. La statue est fort admirée, mais son costume d'empereur romain n'est décidément pas suffisant par cette latitude. Une pelisse de peau d'ours,, voire même une simple touloupe de peau de mouton, ferait bien mieux son affaire. Le pauvre tzar grelotte ! Mais, après tout, n'est-ce pas un peu sa faute? Si Pierre n'avait pas mis l'imitation à la mode,' jamais certes les bons Pétersbourgeois, qui sont gens frileux et compatissants, n'auraient souffert qu'on l'exposât dans ce simple appareil aux rigueurs d'une température que les sculpteurs grecs ou romains n'avaient pas prévue. On n'est jamais puni que par où l'on a péché.

Je pourrais bien induire le lecteur débonnaire à visiter avec moi l'intérieur, tout revêtu de marbre, de la cathédrale d'Isaac, et à s'y extasier devant les gigantesques pilastres en malachite ou les deux colonnes en lapis lazuli, d'un seul bloc, qui décorent la porte du chœur; nous pourrions ensuite aller jeter un coup d'œil

sur la cathédrale de Kazan, une assez pauvre copie de Saint-Pierre de Rome, meublée de drapeaux et de trophées de toute sorte. Comme si le sanctuaire d*un Dieu de paix et de miséricorde était un lieu bien convenable pour loger ces engins de discorde I Nous y découvririons, entre autres bibelots glorieux, à côté du bâton du maréchal Davoust tombé entre les mains des cosaques dans la campagne de 1812, les clefs de la ville de Namur, emportées en 1814. — Nous pourrions encore nous procurer Tagrément d'une petite promenade de 5 ou 6 kilomètres dans les galeries de l'Ermitage, et dans les salons du palais d'Hiver, en faisant force stations devant les Ruysdael et les Reimbrandt qui foisonnent ; devant les premiers spécimens encore peu nombreux, mais d'une belle venue, de l'art russe ; devant la bibliothèque de Voltaire, cadeau plus ou moins désintéressé de la nièce du grand homme à Catherine II; devant le musée de Pierre le Grand, rempli d'outils de charpentier, de vieux bahuts flamands et de curieuses horloges hollandaises ; devant les tableaux de M. Horace Vernet, représentant des épisodes de la guerre de Pologne en 1831 ; devant les diamants de la couronne, un rêve de Montechristo étalé dans une simple montre de bijoutier; mais c'est une revue qui mériterait d'être passée autrement qu'au pas de course, et le temps me presse. Allons encore toutefois faire une courte visite à la bibliothèque impériale, dont le directeur, M. de Korff, accueille les étrangers avec une exquise politesse.

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