VIII. — DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA
le nom caractéristique de Cimetière. Je m'étonne de le trouver rempli, mais ma surprise cesse lorsque j'apprends que les navires de guerre construits dans la Baltique, — ordinairement en pin ou en mélèze, — ne durent pas plus de neuf à douze ans. Supposons ^qu'une guerre maritime ait lieu en moyenne tous les trente ans, deux générations de navires s'en iront donc au cimetière sans avoir servi N'est-ce pas de l'argent littéralement jeté dans l'eau? Nous montons à bord d'une superbe frégate à hélice, VAmiral-^Généraly construite aux Etats-Unis. JJ AmiraUGënéral a une machine de 800 chevaux et il porte 70 canons : prix de facture,
6 millions 1/2. L'intérêt et l'amortissement vont bien à
7 ou 800,000 fr. par an. Les frais d'armement et d'équipage vont au-delà. On voit que V Amiral-Général doit produire passablement de sécurité maritime pour couvrir ses frais. Plus loin sont les docks oii l'on est en train de réparer deux énormes masses de 120 et de 130 canons, destinées à aller, dans quelques années, peupler le cimetière. Enfin, nous visitons en détail les immenses ateliers, bâtis depuis la guerre, pour la construction des bateaux à vapeur, la fonte des canons, des projectiles, etc. Toute la machinery vient d'Angleterre. La machine à vapeur est de Newcastle. Les machines à couper et à forer le fer, les scies à vapeur qui mordent le métal comme du bois tendre sortent des ateliers de MM. Collier et G*, à Manchester. Le personnel se compose d'ouvriers libres, parmi lesquels on
distingue un bon nombre de Finlandais d'une physionomie fine et intelligente. Les serfs ne valent rien, comme on sait, pour les ouvrages qui exigent autre chose que du travail brut. Bref, les ateliers sont montés sur un pied grandiose ; mais l'activité n*y est pas grande. Il ne me parait pas que la Russie se prépare, avec une ardeur suffisamment fiévreuse, à la conquête de Gonstantinople. Mais nous entendons tinter la clochette du bateau à vapeur, nous remercions notre obligeant cicérone, et nous nous dirigeons du côté des remparts intérieurs qui ont de loin un air convenablement formidable, mais qui, en 7 regardant de prés, sont tout bonnement en bois; nous jetons un coup d'œil en passant sur le bassin du commerce où une légion de bâtiments de cabotage viennent de passer Thiver, emprisonnés par les glaces, et nous retournons à Saint- Pétersbourg, enchanté de pouvoir écrire sur notre carnet : vu Cronstadt; mais peu disposé à revoir ce cimetière de la marine et des finances de la Russie.
Quelques jours avant d'aller visiter ce vaste arsenal maritime, j'avais eu le spectacle d'une grande revue passée au Tzaritzyn loug^ le Champ-de-Mars de Saint- Pétersbourg, à l'occasion de l'anniversaire de la fête de l'empereur : 60,000 hommes, appartenant pour la plupart aux corps d'élite de la garde et des grenadiers, des chevaliers-gardes en tunique blanche avec un double aigle argenté ou doré sur le casque, des Circassiens revêtus de cottes de mailles d'acier, avec
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un morion du même métal sur la tête, des régiments de cavalerie dont les chevaux ont une robe uniforme, des fantassins qui portent une mitre en guise de shako, des canons de cuivre récurés comme une batterie de cuisine hollandaise, mais d'un aspect moins réjouissant; quelques-uns rayés, le plus grand nombre encore à gueule ronde ; enfin Tempereur suivi d'une mouvante foret de panaches et passant au galop sur le front des troupes qui le saluent de milliers de hourras, puis de la poussière, de la poussière encore, de la poussière toujours, tel est ce spectacle qui a certainement son mérite au point de vue militaire, mais qui n'a pas été institué précisément pour faire la joie des économistes et des financiers.
Je quitte enfin cette grande ville où l'on rencontre, dans les rangs les plus élevés de la société, des esprits qui s'éveillent, des cœurs qui abattent et des mains qui applaudissent au mot liberté! Certes, cette société;^ bien ses défauts, elle est légère, elle est versatile, elle est blasée, elle est sceptique, quand elle n'est pas généreuse et enthousiaste; elle parle beaucoup, elle agit moins; mais, en vérité, je n'ai pas le courage de médire de gens qui m'ont fait un si bon accueil. — J'ai reçu, disait Voltaire, trop de fourrures de Catherine pour que je puisse encore écrire l'histoire de Russie. — J'ai eu trop à me louer de la société de Saint-Pétersbourg pour qu'il me soit possible de le prendre avec elle sur le ton de Timon d'Athènes. — Vous avez été dupe ! me
dira peut-être quelque lecteur farouche. Il est bien connu que les Russes jouent la comédie vis-à-vis des étrangers. Si Ton vous a choyé et fêté, c'était pour que vous Tallassiez dire à Rome ! — Il se peut, lecteur hérissé ! il se peut ! En tout cas, avouez-le, cette comédie n'est pas désagréable à ceux pour qui on la joue. Plût à Dieu que toutes les nations voulussent en régaler les étrangers ! Mais je doute que toute une société veuille se donner le mot pour poser devant le premier venu. Ce serait passablement fatigant à la longue, et Dieu sait comme on est paresseux en Russie !
Je repars le 9 mai pour Moscou, où ma place est retenue jusqu'à Kharkoff. De Saint-Pétersbourg à Moscou, le pays est plat et triste. La voie ferrée ne traverse pas une seule ville sur une longueur de plus de 600 verstes. Cependant, il y en a bien quelques-unes à peu de distance de son parcours. Il y a, par exemple, à une quinzaine de verstes sur la droite, l'antique Novogorod, le premier berceau du commerce et de la civilisation de la Russie, aujourd'hui déchue; il y a encore Tver, à deux ou trois, verstes sur. la gauche. Pourquoi ces deux foyers de population ont-ils été laissés à l'écart? Voici. L'empereur Nicolas ne voulait d'abord pas entendre parler de chemins de fer. Cependant, lorsqu'on lui en eût démontré les avantages au point de vue stratégique, il se décida à établir une voie ferrée de Saint-Pétersbourg à Moscou. Un matin, le ministre des travaux publics vint lui demander ses
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ordres pour le tracé. L'empereur se fait apporter une carte, et, avec son pouce, il marque une ligne droite entre les deux capitales. Voilà! dit-il, maintenant, qu'on se mette à l'œuvre ! Or, ni Novogorod ni Tver n'avaient eu la chance de se rencontrer sous le pouce impérial. Vous ne traversez donc pas une seule ville dans ce long parcours. Vous n'apercevez que de vastes plaines gris-vert sous un ciel gris-bleu, et par ci par là un morceau de forêt négligé par les hommes et dévasté pat le feu. Les incendies sont fréquents dans les forêts de la Russie, et presque toujours ils sont le résultat d'une sauvage incurie. Un pâtre veut se chauffer. Il entasse du bois mort au pied d'un arbre. Il brûle le bois, il brûle l'arbre, après quoi il décampe en laissant le feu flamber. C'est le sauvage de la Louisiane qui coupe l'arbre pour avoir le fruit. La flamme s'étend et ne s'arrête que lorsqu'il plaît à Dieu. Des souches noircies sur une longueur de plusieurs verstes attestent un incendie récent. Celui-ci n'a pas duré moins d'une • quinzaine de jours. Cependant la circulation n'était pas interrompue sur la route. On voyageait en pleine fournaise. Rien de plus confortable, je l'ai dit, que l'aménagement américain des convois . Quand on est fatigué d'être assis ou couché sur les banquettes de l'intérieur, on va fumer un cigare sur la plate-forme étroite qui sert de péristyle à la voiture. Je lie conversation avec un officier qui me raconte comment ij s'était mis sur les bras une fâcheuse affaire pour avoir troublé, sans
mauvaise intention pourtant, la régularité des écritures administratives. Chargé de faire des achats de fourrages, il avait réussi à réaliser une économie de moitié sur la somme réglementaire. Il se figurait qu'on lui en saurait gré ; mais il n'entendait rien aux écritures. On avait inscrit 2,000 roubles pour le foin. Pouvait-on déranger toute une comptabilité parce qu'il avait plu à un officier sans expérience de n'en dépenser que 1,000? C'était une irrégularité sans précédent et qui ne pouvait être tolérée. Mieux valait certainement acheter trop de foin, sauf à mettre l'excédant dans ses bottes, suivant l'usage antique et solennel, que de jeter le désordre dans la comptabilité administrative. Bref, notre homme fut sermonné d'importance, et on ne lui pardonna qu'à la condition qu'il ne s'y ferait point reprendre. Qu'on ose encore, après cela, accuser l'administration russe de manquer d'ordre !
Je retrouve Moscou aux trois quarts débarrassé de sa pelisse de neige . Je n'y passe que le temps nécessaire pour me procurer un passeport et serrer la main aux bons amis qui m'y ont donné une hospitalité si cordiale. Ces deux devoirs, inégalement agréables, remplis, me voici en route pour Kharkoff avec deux compagnons, l'aimable et savant professeur K. de l'Université de Moscou, qui veut bien me- servir de guide, et un étudiant petit russien, plein d'entrain et de gaieté, qui retourne dans sa famille. De Moscou à Kharkoff, il y a une belle routô impériale, avec un service régulier de