‹ Lettres sur la RussieChapitre 60 sur 156 · VIII. - DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

VIII. - DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA

pas encore pénétré, où Ton vend de la parfumerie et du thé, du pain d*épice et de la ficelle, voilà Toula et voilà toutes les villes de gouvernement en Russie. De Toula à Orel, c'est le même paysage monotone, les mêmes auberges ignobles, les mêmes isbas délabrées, les mêmes paysans graisseux. A 15 verstes en avant d'Orel, la malle-poste s'arrête tout à coup ; on nous prie de descendre. Il s'agit de traverser un pont que l'administration des ponts et chaussées a oublié de réparer depuis un an, et qui n'est pas sûr. On dételle les chevaux et on attache une longue corde à la malle-poste. Cochers, postillons, voyageurs et passants s'attellent à la corde de l'autre côté du pont, la lourde machine avance à pas de tortue, le pont craque, mais il tient bon, et nous en sommes quittes pour la peur. Puissent nos successeurs s'en tirer aussi bien que nous ! Si l'empereur venait à passer, le pont serait réparé pour sûr, mais l'empereur ne saurait passer partout. Orel est situé dans la large et pittoresq,ue vallée de l'Oka ; elle a un corps de cadets 0t de jolies promenades. A la station on nous offre des concombres belges. Ce sont les meilleurs, me dit-on, ce qui ne manque pas de flatter ma vanité nationale ; mais comment se fait-il qu'Orel ait l'avantage de posséder des concombres belges ?

A partir d'Orel, les terres deviennent meilleures, les campagnes plus riantes. C'est toujours l'aesolement triennal, blé, avoine et jachère; mais dans le gouvernement de Moscou, que nous avons quitté la veille, il y a

jusqu'à deux années de jachères. Çà et là, on aperçoit des villages groupés sur le flanc des collines, la route est plus fréquentée : des pèlerins et surtout des pèlerines, les pieds chaussés de sandales en écorce de tilleul, un sac de toile sur le dos, un bourdon à la main cheminent par troupes. Es ont encore 2 ou 300 verstes à faire avant d'arriver au monastère de Troïtza, but de leur pèlerinage. Viennent ensuite des chariots où grouillent des familles de bohémiens au visage bistré et couverts de loques éclatantes. Ces bohémiens font le métier de forgerons ambulants et ils y sont adroits. Mais ce sont des pillards effrontés et on les oblige à camper à distance des villages. Le troisième jour, nous atteignons Koursk , la ville des rossignols. Koursk est bâti en amphithéâtre sur une colline boisée. Les maisons rouges ou blanches sont nichées au milieu des arbres et des jardins. Au pied de la colline s'étend une vaste place avec un gostinot dvor en planches, et au-delà de la place, une immense nappe de prairies dans un lointain à perte de vue. Une rivière calme, d'une pente insensible, serpente au milieu. Des troupeaux de vaches rentrent du pâturage et remontent la grande rue, car les fermes sont en viUe ! Quand une vache blanche marche en tête du troupeau, c'est le signe de beau temps, mais quand c'est une vache noire, gare la pluie ! Nous avons la bonne fortune d'une vache blanche. Le ciel est clair, mais la poussière succède à la boue et à la neige. Le

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