VIII. — DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA
soleil devient ardent, notre malle-poste s'échauffe, nous sommes exténués.
Heureusement, nous approchons de Kharkoff. Le pays change de physionomie. Les collines boisées se multiplient et, tandis qu'il y a quelques heures à peine, la neige marbrait encore les collines, nous n'en apercevons plus d'autre maintenant que celle des bois en fleurs. Nous sommes entrés dans la Petite-Russie et dans la région de la terre noire {tschernozième)^ immense couche d'humus dont la p]*ofondeur va jusqu'à un mètre. Cette région de la terre noire s'étend sur un espace de près de 100 millions d'hectares, et, depuis un temps immémorial, on la cultive sans y mettre d'engrais. Mais plus la terre fait de besogne, moins en fait l'homme, et cette région favorisée du ciel est le séjour de la paressç et de l'incurie. Le servage, introduit il y a 70 ans dans la Petite-Russie par la libérale Catherine II, y est bien à la vérité pour quelque chose. On ne voit plus de chevaux dans les champs ; les charrues sont traînées par des bœufs. Comme les labours profonds sont indispensables dans cet humus épais, dont le fumier ne renouvelle jamais la puissance végétative, on n'attelle pas moins de quatre paires de bœufs à la charrue. Ceux qui n'en possèdent qu'une ou deux paires s'associent avec leurs voisins, sans avoir lu les petits livres de M. Louis Blanc, et le labour se fait. Mais voici que nous descendons une colline toute boisée et fleurie. Nous apercevons, comme à Koursk, des
maisons blanches ou de couleurs vives à travers des rideaux d'arbres verts. Nous sommes à Kharkoff et nous quittons, pour n'y plus rentrer, la cellule ambulante où nous venons de passer 95 heures. Enfin!
Kharkoff est une jolie ville de 40,000 âmes, qui en possède jusqu'à 100,000 pendant la grande foire aux aines du mois de juin. Elle est la capitale du gouvernement du même nom et le siège d'une université. L'université de Kharkoff compte environ 400 étudiants et 46 professeurs dont les appointements sont plus que modestes, en moyenne un millier de roubles par an. Ses ressources consistent dans une dotation annuelle de 100,000 roubles, que lui fournit le gouvernement, et dans une rétribution de 40 roubles par étudiant. J'avais l'intention de donner quelques conférences à Kharkoff, mais la saison n'est pas favorable; il faudrait attendre l'époque de la foire, où affluent les propriétaires, à quelques centaines de verstes à la ronde. D'ailleurs, les esprits sont encore sous l'impression d'un événement pénible. Kharkoff a pour gouverneur un des Mohicans de l'ancien régime, non le dernier, hélas! le général L., qui n'a jamais voulu ajouter foi à la nouvelle de la mort de l'empereur Nicolas et qui se comporte en conséquence. Pendant l'hiver, le général L. fit tout à coup une immense découverte. Il apprit que des étudiants se réunissaient 1© soir pour causer de choses suspectes. Tout est suspect à Kharkoff! Vite, il fait arrêter 22 étudiants et il les expédie à Saint-Pé-