VIII. - DE «AINT-PÉTERSBOURG A ODESSA
tersbourg, par un froid de 30 degrés. La police s'empare des papiers de ces conspirateurs imberbes, jusques et j compris les cahiers de physique, de minéralogie et de mathématiques. On étend même le séquestre aux cahiers de quelques professeurs dont les leçons sont beaucoup trop suivies. Les étudiants passent quelque temps à la forteresse, enfin l'empereur se fait rendre compte de l'affaire et... il renvoie les étudiants à leurs familles. Le complot s'est évanoui en fuinée. Mais que voulez-vous? Sous l'empereur Nicolas, la consigne universelle était de comprimer quand même, et le général L . comprime. Il comprime et il transforme l'impatience en mécontentement, la passion du progrés en esprit d'opposition . J'ai été en relation avec quelquesuns des suspects que surveille M. L. et je n'ai trouvé chez eux, ai-je besoin de le dire, que des aspirations généreuses vers ces améliorations nécessaires, que l'empereur lui-même a mises à l'ordre du jour. Mais le découragement a gagné ces natures méridionales, si vives et si impressionnables, et leur désappointement est d'autant plus amer que leurs espérances ont été plus excitées. Comment en serait-il autrement? Voilà une ville de 40,000 âmes, capitale d'un gouvernement, siège d'une université, qui ne possède pas un seul journal; je me trompe, il y a un carré de papier, de la dimension d'une feuille de chou, qui publie trois fois par semaine les actes du gouvernement, et qui est intéressant comme le Bulletin des lois combiné avec les Petites
affiches, A Moscou, on se plaint de la censure. A Kharkoff, les esprits avancés en sont réduits à 'désirer, comme un progrès^ rétablissement d'un bureau de censure. En effet, quand on veut publier une revue, une brochure, un livre ou n'importe quoi, il faut préalablement l'envoyer à la censure de Moscou. La censure de Moscou ne se presse pas de donner son visa, et l'on me cite un ouvrage d'économie politique qui l'a attendu pendant deux ans. Toute production intellectuelle est donc impossible. On refuse même aux professeurs de l'université l'autorisation de faire des cours publics. Décidément, cette atmosphère m'étouffe, et malgré l'accueil plein de chaleureuse cordialité des suspects dugénéral L. , j'ai hâte de quitter Kharkoff. Tout à coup un orage éclate, en un quart d'heure la ville n'est plus qu'un vaste marécage. Pourtant Kharkoff ne manque pas de ressources. Son budget des recettes s'élève à 400,000 roubles provenant d'une taxe d'un pour cent sur la valeur des maisons (car les octrois n'existent pas en Russie), du revenu des terres de la commune, de la location des places des marchés et de l'affermage des ponts, — Kharkoff est traversé par deux petites rivières; mais l'administration communale est sans autorité ; le budget est livré à la merci du gouverneur et du grand maître de police ; enfin, il faut demander à Saint-Pétersbourg une autorisation spéciale pour toute dépense excédant 300 roubles. Voilà comment il se fait que cette ville si pittoresque et si charmante dans son
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double vallon fleuri devienne aux premières pluies un cloaque impraticable.
Je suis obligé de me livrer à diverses formalités compliquées pour me procurer un nouveau passeport ; et ce n'est pas sans peine que je finis par être en régie. Mes compagnons se sont procuré un padaroshna, nous allons faire environ 300 verstes en perecladnaiay jusqu'à Alexandrosk^ où nous devons prendre le bateau à vapeur du Dnieper. Nous partons le cœur serré en songeant aux aimables et vaillants esprits que nous laissons derrière nous, et aux grosses bottes du général L., celles-ci écrasant ceux-là. Nous jetons un dernier regard sur le vaste bâtiment de l'université. La façade principale est tournée vers l'orient, mais le derrière de l'édifice reproduit la disposition de la façade ; ce qui a donné lieu, sous le dernier règne, à un mot digne de figurer dans la chronique de l'Œil de Bœuf. Un jour, l'empereur Nicolas visitait l'université en compagnie du curateur. Arrivé au côté occidental, le tzar fronce le sourcil, en disant : — Monsieur le curateur, votre université a trop de fenêtres du côté de l'occident. — Sire, répond en souriant le curateur, fin courtisan, rassurez-vous, ce sont de fausses fenêtres I
Grâce au ciel, ce mot appartient aujourd'hui à l'ancien régime ; mais pourquoi faut-il qu'on tienne encore les fenêtres fermées à Kharkoff, tandis qu'on les ou rre à St-PétersbourgetàMoscouîEspéronsqu'onfiniraparlesouvrir partout, sans attendre qu'elles s'ouvrent toutes seules.