IX. — DE SAINT-PETERSBOURG A ODESSA
et grandiose de la contrée qui s'ofiré à nos regards donne une direction plus noble à nos pensées. Nous entrons dans cette immense région des steppes qui s'étend au midi jusqu'à la mer Noire, à Test jusqu'à la mer Caspienne. Les steppes sont de véritables mers de verdure qui ont toute la monotonie, mais aussi toute la majesté de l'Océan. L'horizon de ces plaines unies ou légèrement ondulées n'a d'autres bornes que celles de
• la vue. Ni arbres, ni habitations, rien que de l'herbe et du blé. De loin en loin, des moulins à vent et des t^fr^
mulus. Ces tumulus sont des monticules de gazon qui renferment les restes des anciens rois scythes. Au dessus de nos têtes, des aigles et des vautours qui s'élèvent jusqu'aux nues en décrivant des spirales régulières ; plus bas la canaille des pies et des corbeaux, puis des canards sauvages qui traversent effarés cet endroit peu sûr. Dans l'herbe, des avrotchkis, marmottes des steppes, qui rentrent dans leurs terriers. Le ciel est serein et le soleil se couche dans un lac de feu, environné de vapeurs et de nuées qui passent de. l'ardoise et du vert pâle à l'amaranthe et au rouge éclatant. La nuit vient, et il se fait un immense silence. Quelques feux provenant de campements de bohémiens ou de haltes de tchoumakis révèlent seuls la présence de l'homme au sein de cet océan muet. Cependant nous n'avançons plus qu'avec peine. Nous sommes aux environs d'une petite rivière que les pluies ont fait déborder et qui vient de transformer les steppes avoisinantes en un
vaste marais. Nos chevaux ont de la boue jusqu'à mijambe et parfois de Teau jusqu'au ventre. Le yamschik se fie à leur instinct pour éviter les fondrières, et sa confiance n'est pas trompée ; mais si une roue de notre télègue venait à se briser, comment nous tirerionsnous de là? Heureusement notre véhicule tient bon, et après deux heures de cette traversée aquatique, nous atteignons un village immergé dans une boue noire et liquide. Les habitants ont l'air de supporter cet inconvénient avec philosophie. Les hommes portent de grandes bottes, les femmes ont des jupons courts et elles vont nu-jambes quand les chaussures delà communauté sont occupées par leurs maris. La boue grasse de la terre noire s'agglutine autour de leurs gros tibias, de manière à former des bottes naturelles qui ne donnent point de cors aux pieds. Ces dames ont-elles l'habitude de se débotter en rentrant chez elles? Nous aimons à le supposer, mais nous ne cherchons point à vérifier le fait, et nous nous étendons qui sur le canapé, qui sur la terre durcie de la station.
Le lendemain, de bonne heure, nous nous mettons en route et nous continuons à traverser des steppes, des steppes encore, des steppes toujours. Tout à coup nous nous trouvons au bord du plateau sur lequel nous avons cheminé jusque là; nous découvrons la vallée de la Samara, un affluent du Dnieper, et plus loin une échancrure immense qui est la vallée même du fleuve. Sur une colline de la rive opposée est bâtie Eckaterinoâlav