‹ Lettres sur la RussieChapitre 67 sur 156 · IX. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA · texte numérisé non relu

IX. — DE SAINT-PÉTERSBOURG A ODESSA

où nous allons faire étape. Nous descendons dans la vallée du Dnieper et, à mesure que nous approchons de ce Mississipi de la Russie méridionale, nous apercevons les dunes de sable qu'il a amoncelées jusqu'à 5 ou 6 verstes de distance de son lit. Nous le traversons dans un bac, en compagnie d'un public mêlé de paysans, de soldats, de tchinovniks et de bohémiens. Au bout de trois quarts d'heure — car le Dnieper n'a pas moins d'une verste et demie de largeur en face d'Eckaterinoslav, nous sommes dans la ville de Catherine II.

Au gouvernement d'Eckaterinoslav commence la Nouvelle Russie, vaste région qui s'étend de la Petite Russie jusqu'à la mer Noire et qui a été ajoutée par Potemkin au domaine des Tzars. Potemkin décida Catherine II, qui ne lui refusait rien, à visiter sa nouvelle conquête, et comme il craignait que les corbeaux et les vautours de la steppe ne donnassent à sa gracieuse souveraine une idée insuffisante de la population du pays, il eut l'ingénieuse inspiration d'improviser le long de la route de faux villages, dont les faux habitants en faux habits de fête faisaient entendre aux oreilles de l'impératrice charmée de fausses acclamations. Quand la nuit venait, on transportait les villages un peu plus loin et Catherine s'émerveillait de trouver le pays si peuplé, les villages si bien décorés, — quoiqu'ils eussent le défaut de se ressembler un peu. Elle en exprima sa satisfaction à Potemkin, en lui faisant cadeau d'un million de dessiatines des terres

qu'il venait de conquérir, et elle voulut laisser au pays un souvenir durable de son passage en lui bâtissant une capitale. Elle fonda Eckaterinoslav, ne doutant pas qu'au sein d'une contrée si riche et si populeuse, cette ville nouvelle ne devînt la rivale de Saint-Péters^ bourg et de Moscou. Enfin, pour appliquer au pays récemment annexé le principe éminemment civilisateur de l'unité, Catherine y introduisit la bienfaisante instition du servage, dont jouissait la Grande Russie. Cependant, qui le croirait? quoique bâtie de la manière la plus pittoresque, en pente raide, comme sur une montagne russe, Eckaterisnolav ne dépassa point les proportions d'une simple capitale de province, et en dépit des mérites ineffables du principe de l'unité, le servage retarda le développement des ressources de la contrée au lieu de l'accélérer. Voici comment les économistes petits russiens expliquent ces phénomènes contrariants.

« Le serf, disent-ils, travaille moins que le paysan libre, et son travail se divise en deux parts, dont l'une, celle qu'il exécute pour lui-même, ne peut guère contribuer à enrichir la contrée ; l'autre, celle qu'il exécute pour le propriétaire à titre de corvée, est absolument perdue pour elle. En effet, la première ne produit pas grand'chose au delà du minimum indispensable à la subsistance du serf, et la seconde sert à produire principalement des denrées d'exportation dont les contre-valeurs sont remises à de grands propriétaires qui

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ne résident point dans le pays. Ces contre-valeurs vont alimenter le commerce de Saint-Pétersbourg, de Paris, de Naples ou de Florence, tandis que la population qui les a procurées avec l'auxiliaire des verges et du bâton, souffre du double mal du servage et de Tabsentéisme combinés. De là Tinsigniôance des importations de la Russie méridionale en comparaison de ses exportations. De là encore l'échec inévitable de la fondation d'Eckaterinoslav. Une ville ne n'établit et ne se développe qu'à la condition de fournir à ses habitants les moyens d'exister. Or, dans un pays où la population rurale, réduite à un minimum de subsistance et d'entretien, se nourrit du blé qu'elle produit et s'habille des étoffes grossières qu'elle fabrique elle-même, oii la plus grande partie du surplus de la production est exportée sans qu'il en revienne rien, de quoi donc pourrait vivre une population urbaine? D'industrie? Mais la classe servile, qui demeure à peu près seule dans le pays, n'a pas le moyeu d'acheter des produits industriels. De commerce ? Mais l'échange des produits exportés se réalise ailleurs. La population urbaine ne peut donc vivre d'industrie, puisqu'il n'y a point de débouchés ni de commerce, puisqu'il n'y a point d'échanges : elle ne peut vivre que des services publics. Or, dans un pays d'extrême centralisation comme la Russie, les services publics ne peuvent fournir qu'une somme de ressources assez modique à une ville de province. — A quoi il faut ajouter enfin, qu'une situation romantique, un nid d'aigle do-

minant une vaste nappe d*eau, argentée par les rayons de la lune, pour avoir séduit une amante de la nature, comme l'auguste correspondante de Diderot se piquait volontiers de l'être , n^est pas précisément ce qu'il faut pour attirer une population prosaïque de bourgeois et d'artisans. D'abord, les gens positifs s'informent si la nappe d'eau est capable de faire flotter sur ses ondes autre chose que la lune, et le Dnieper n'est guère navigable àEckaterinoslav ; ensuite, ils préfèrent, sous prétexte de commodité et d'économie, bâtir leurs habitations sur un plan horizontal plutôt que sur une montagne russe, —et les plaines ne manquent pas dans la contrée. Voilà pourquoi Eckaterinoslav n'est point devenue et ne deviendra point, en dépit des intentions bienveillantes de son impériale fondatrice^ une immense et populeuse capitale ! »

J'ai bien peur que ces économistes peu courtisans n'aient dit vrai, et que la ville de Catherine n'acquière jamais les proportions d'une cité impériale. En attendant, c'est une jolie ville que traverse d'un bout à l'autre un large boulevard couvert d'arbres touffus. ATune de ses extrémités, sur la hauteur, ce boulevard aboutit au palais de Potemkin, bâti en face d'une petite île du Dnieper, dans une situation romantique. On j tient aujourd'hui les assemblées de la noblessse et on y a réuni les éléments d'un musée minérale gique, dans lequel la houille, qui sera plus tard une des richesses de la Nouvelle-Russie, tient la place d'honneur. A côté du palais

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